Mara Tremblay
Le Chihuahua
[ Audiogram ] 1999
Cote .: 9,0

Après avoir prêté ses atouts multidisciplinaires à des artistes comme Zachary Richard, Lhasa, Les Frères à Ch'val et les Colocs, Mara Tremblay lançait en 1999 son premier album solo, album grâce auquel sa personnalité unique serait découverte par le public québécois, de Châteauguay à Matane. Désormais, on peut parler du Chihuahua comme d'un classique de la nouvelle génération qui a construit la scène émergente au tournant du dernier siècle; dix ans après sa parution, l'album est toujours aussi original et crotté.

Manipulant aussi bien la guitare et la basse que le banjo et le violon, Mara Tremblay a surtout fait sa marque grâce à sa voix nasillarde que l'on comparait d'emblée à un klaxon. Ce chant si particulier n'était pas celui d'une amateure, mais bien celui d'une artiste plus vraie que nature, ingénue et sincère. Au centre du Chihuahua, l'aspect maison/chalet donne à l'album une proximité que les grosses réalisations professionnelles n'auraient jamais pu approcher à un mille à la ronde.

Et cette réalisation, étoffée de sublimes arrangements gracieuseté de l'ineffable Fred Fortin, complice de toujours, sied parfaitement au country-folk électrifié de Mara, qui trouve son public cible autant dans un chalet de Mont-Laurier que dans les toilettes des Foufounes Électriques. L'humour, l'ironie, l'autodérision jouxtent des thèmes souvent lourds, voire existentiels, mais toujours traités avec simplicité. Ce qui explique pourquoi tout le monde, ou presque, peut s'identifier à cette oeuvre, empreinte d'un réalisme saisissant, ainsi qu'à ce personnage attachant qu'est la sémillante Mara.

Entre garage rock lo-fi et country de poêle à bois, la musique du Chihuahua exploite deux philosophies musicales qui semblent, à première vue, irréconciliables. Avec Mara, elles sont inextricables. À titre d'exemple, la première pièce du cédé, "T'-à-coup", offre la démonstration la plus convaincante de l'agencement exemplaire que font les artisans du Chihuahua du country et du rock le plus sale qui soit: derrière une ligne de banjo toute rurale et des percussions somme toute bien traditionnelles, se cache des guitares si fuzzées que les changements d'accords se perdent dans les dédales des pédales à distorsion, ainsi qu'une voix granuleusement enregistrée qui rappelle les techniques lo-fi employées par Beck ou les Beastie Boys. Vraiment original !

Country et rock se conjuguent donc pour donner un ensemble qui balance entre des moments plus typiques ("Viens me chercher", "Emmène-moi au lac", "Monsieur Balloune") et d'autres beaucoup plus éclatés ("Le spaghetti à papa", "Le teint de Linda", "Le Chihuahua"). Souvent, le ton est à la fête et au rire, mais parfois, Mara réussit à construire certains de ces petits moments à fleur de peau auxquels sa présence chaleureuse donne toute leur puissance. On pense ici aux magnifiquement touchantes "Le bateau", "La chanson perdue" ou "T'es jamais partie". Rien à voir avec la sauce tiède des groupes folklorico-contemporains comme Mes Aïeux ou Les Cowboys Fringants.

Candidement, simplement et pour l'amour de la musique, une bande de joyeux lurons se sont rassemblés dans un chalet -- celui de Fred Fortin -- pour jeter sur bandes magnétiques des chansons véritablement uniques, à l'image de leurs créateurs. Trônant au sommet de cette galère, Mara, avec sa voix, ses textes et sa musique, a réussi à nous jeter sur le cul grâce à son charme candide et sa maturité vraiment terre-à-terre. Le Chihuahua s'est imposé comme une oeuvre à part dans le milieu musical québécois et a fait des petits jusqu'en Abitibi.

Dommage que Mara Tremblay se soit « matantisée » au fil des ans; elle aurait pu se démarquer encore plus explicitement de l'engeance du showbizz provincial. Et à écouter le dernier morceau du Chihuahua, "Ah! Quelle Tristesse", on se demande pourquoi elle ne s'entoure pas encore une fois de cette bande délurée avec laquelle elle semble avoir eu tant de plaisir à créer son premier album. Décidément, la professionnalisation de l'art musical n'a pas que de bons côtés...

 

.: Mathieu Dupont
Vendredi, 25 novembre 2005
[réédité le Mercredi, 28 janvier 2009]

   

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