Secondstar
Teeth EP
[ E14 Records ] 2009
Cote .: 7,5
L'éloignement est parfois l'occasion de retrouver nos racines profondes. Parlez-en à Liam Carey, l'homme derrière Secondstar, qui a enregistré son dernier mini-album à Paris; pourtant les cinq morceaux qu'on y retrouve sont tout ce qu'il y a de plus américain. Quand la finesse du Vieux Continent rencontre la beauté brute du Nouveau Monde, le résultat peut vraiment surprendre.
Fils d'une mère française et d'un père américain, Carey s'est d'abord voué aux mathématiques avant de tourner casaque et de s'installer à Brooklyn pour se concentrer sur sa musique. Tant mieux pour nous, amateurs de musique folk-pop sombre et mélodieuse, puisque les chansons de Secondstar se révèlent être d'une grande richesse et annoncent un talent à surveiller dans le merveilleux monde de la musique indépendante. Ce dernier mini-album, simplement intitulé Teeth, en est la preuve matérielle.
Essentiellement construites autour de luxuriantes harmonies vocales, les compositions de Secondstar sont à la base toutes simples, mais la juxtaposition des voix donnent un relief fort enveloppant à cette musique traditionnelle, parcimonieusement agrémentée de banjo, de violoncelle, de sifflements et de percussions. Un peu comme chez Bon Iver ou les Fleet Foxes, l'instrumentation est chez Secondstar un véhicule pour la section vocale, plutôt que le coeur même des chansons. Avec une voix aussi polyvalente et riche, Liam Carey a trouvé chaussure à son pied avec ce type de musique folk qui s'apprête si merveilleusement bien aux arrangements vocaux.
D'entrée de jeu, "Ravens" nous plonge dans l'univers intemporel de Secondstar, avec une petite chorale composée des voix superposée de Carey, qui nous invite à claquer des mains et à revisiter les complaintes irlando-américaines du siècle dernier. «When you are far from me, I hope you can hear me», chante-t-il, espérant peut-être se faire entendre des êtres chers, éparpillés des deux côtés de l'Océan. Une petite touche de synthétiseur, une rythmique qui évoque le son de la marée et une guitare discrète, mais bien présente: l'auteur-compositeur-interprète n'a pas besoin d'un orchestre pour se rendre à la mer, les chansons creusent leur propre sillon jusqu'à nos oreilles. Simplement.
Sur "Kites & Arrows", Carey est accompagné d'agréables sifflements à la Andrew Bird et d'une très belle ligne de violoncelle qui confère au morceau une douce mélancolie, que le chanteur accentue en répétant avec conviction «I was not made for this world» pour néanmoins terminer en affirmant «But I was made for you». Malgré la solitude, le désespoir et la grisaille, transparaît chez Secondstar l'espoir, l'amour et, surtout, la beauté. L'équilibre n'est donc pas rompu. Surtout que la pièce suivante, "Tied to the Mast", avec ses références à la mer et ses magnifiques harmonies vocales, parfaitement interprétées et arrangées, ravive chez l'auditeur un sentiment de force et de liberté qui n'est pas sans rappeler le superbe For Emma, Forever Ago... de Bon Iver. Un moment de grâce et le coeur même de ce petit EP qui ne dépasse guère les vingt minutes.
On retrouve le spectre d'un Elliott Smith sur la très sombre "Pieces", où se côtoient de très réussis arrangements de piano, de guitare et de banjo. Tout en finesse et en retenue, deux qualités qui jalonnent Teeth. On termine sur une note plus déconstruite avec "Great Machine", une chanson basée sur un arpège de guitare minimaliste auquel se joint une section de cuivre toute droit sortie d'une fanfare de l'Est de l'Europe. Comme si Damien Jurado visitait les Balkans; probablement le morceau le moins réussit de l'album, malgré une volonté évidente de briser le canevas général de l'oeuvre.
Issu de cette génération d'artistes qui s'abreuvent aux sources de la musique américaine (Iron & Wine, Fleet Foxes, Damien Jurado, M. Ward, Sufjan Stevens, Grizzly Bear), Secondstar est en bonne position pour en devenir un des représentants les plus talentueux. Mélodiste hors pair, Liam Carey sait user de retenue pour bricoler de petites symphonies intimistes qui demeurent solidement gravées en tête. Qui sait ce qu'il pourra nous concocter à l'avenir, si seulement il parvient à toucher les manettes d'un véritable studio d'enregistrement ? Si le coeur et les moyens lui sourient, on est en droit d'espérer des jours ensoleillés pour cet artiste plein de talent. Pour l'instant, entre Paris et Oakland, Secondstar est sur la bonne voie.
N.B. On peut télécharger gratuitement (et légalement) le mini-album Teeth en cliquant ici.
.: Mathieu Dupont
Mardi, 27 octobre 2009
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