"IT AIN'T GONNA SAVE ME": La vie brève de Jay Reatard

C'est le 13 janvier 2010 qu'on a pu apprendre la nouvelle de la mort de Jimmy Lee Lindsey Jr., connu sous le sobriquet Jay Reatard. Figure montante de la scène indépendante américaine, le jeune musicien originaire de Memphis au Tennessee est mort comme il a vécu, c'est-à-dire trop rapidement. Si l'adage rock «Live fast, die young» lui collait très bien à la peau, Jay Reatard fut un artiste au registre étendu qui n'a jamais craint de se mettre en zone d'inconfort, tant au niveau créatif que personnel. Si sa mort fut prématurée -- il n'avait pas encore trente ans --, notre appréciation entourant son travail fut des plus tardives et c'est cette tare que nous tenterons de réparer ici. À toute sa famille, à tous ses amis et à tous ses fans, nos plus sincères condoléances.

Origines

Issu de l'une des métropoles les plus criminalisée et dangereuse des États-Unis, Jay Lindsey fit ses premiers pas en tant que musicien dysfonctionnel à l'âge vénérable de quinze ans, alors qu'il envoya son premier enregistrement maison à l'étiquette de disque Goner, fondée par Eric Friedl du groupe culte The Oblivions. Inspiré par Nirvana, mais aussi par les formations garage-punk et lo-fi de l'époque, Lindsey gagna rapidement ses galons et fonda les Reatards en 1998, groupe avec lequel il lança deux premiers albums, Teenage Hate en 1998 et Grown Up Fucked Up en 1999. Reconnu pour ses prestations furieuses et décadentes, le groupe attira l'attention des médias (pas toujours pour les bonnes raisons) et permit à Lindsey, maintenant surnommé Jay Reatard à la manière des Ramones, de faire entendre la musique de son projet parallèle, qui lui, allait attirer l'attention pour les bonnes raisons.

De projet parallèle à tremplin solo

Entre 1999 et 2004, The Lost Sounds allait devenir le principal véhicule musical pour Lindsay. Quatuor mené par lui-même et sa copine de l'époque, Aljcia Trout, les Lost Sounds prenaient l'énergie juvénile des Reatards et lui donnaient une forme plus sophistiquée et originale, conséquence de la prédominance des claviers et d'arrangements plus soignés. Grandement influencé par les Screamers, les Pixies de l'époque Trompe le monde, les Dwarves, les B52's, Devo et James Chance, la formation connut une brève mais prolifique période créative qui allait préfigurer l'émergence de la vague synth-punk de la seconde moitié des années 2000. De cette fructueuse démarche allaient paraître plusieurs parutions dont deux excellents albums: Black Wave en 2001 et surtout Lost Sounds en 2004, petit bijou de garage-punk aux forts accents new wave et post-punk. Ne demeurant jamais trop longtemps en place, Jay Reatard entreprit ensuite une carrière solo qui lui permettrait de connaître un succès jusqu'ici insoupçonné.

Visions sanguinaires


Avant de continuer, mentionnons que Lindsey, avant de plonger dans l'aventure solo, a eu le temps de réunir à nouveau les Reatards, de jouer avec les Bad Times, Final Solution ainsi que Angry Angles, en plus d'enregistrer avec Terror Vision et Destruction Units. Sans oublier la création, en collaboration avec sa copine Alix Brown, d'une étiquette de disque, Shattered Record, qui fit paraître des dizaines de parutions vinyles à édition limité. Pas si mal pour un jeune décrocheur dans la vingtaine reconnu pour ses aptitudes éthyliques. C'est donc à l'âge de vingt-six ans qu'il fait paraître son premier album, Blood Visions, un assemblage de morceaux brutaux et bruyants qui lui vaudrait la faveur des critiques et des fans de rock garage tonitruant.

Un recueil de singles lancé via le label In The Red Records allait ensuite attirer l'attention de l'étiquette Matador, qui après avoir signé Reatard, lui permettrait de sortir une série de six singles en six mois. Les douze morceaux tirés de ces parutions (ainsi qu'une pièce inédite) se retrouveraient fin 2008 sur une compilation judicieusement titrée Matador Singles '08, annonçant le virage de Jay Reatard vers un son plus propre et une sensibilité pop beaucoup mieux assumée. L'étape du second album solo serait franchie en 2009 avec la parution de Watch Me Fall, un long jeu qui signalait la fin de l'ère lo-fi pour celui qui en avait fait un leitmotiv au cours de ses quelques quatorze ans de «carrière».

Pulsion créative, pulsion de mort

Au delà de ses comportements erratiques sur scène -- des altercations avec des membres de l'auditoire furent rapportés à quelques reprises -- et dans la vie, Jay Reatard fut d'une régularité désarmante dans la production de ses chansons. Fier d'une discographie comptant pas moins de vingt-deux albums éparpillé parmi au moins une demi-douzaine de formations et associations de plus ou moins longue durée, sans énumérer les dizaines de singles, maxi et autres split-EP qui font augmenter le compte à plus d'une centaine de parutions en tout, le jeune Lindsay a tout du créateur impulsif, s'engageant à plein temps dans l'écriture de ses chansons.

Issu d'une famille modeste et incapable d'envisager un avenir hors des sentiers punk-rock, Jay Reatard fut le l'exemple type du jeune marginal pour qui la musique prit l'aspect d'un exutoire, d'une manière de survivre, beaucoup plus que d'un simple dilettante, à la manière de tous ces jeunes garçons de bonne famille qui peuplent le paysage indie-rock actuel. En cela, la perte de cet artiste authentiquement unique représente une plaie ouverte sur ce qu'il reste de franchement original et brouillon dans le monde trop souvent conventionnel du rock indépendant. La musique qui lui avait permis de survivre, n'a pu le sauver assez longtemps.

Discographie sélective


Histoire de mieux comprendre l'évolution et le style de l'artiste, voici un bref apperçu des parutions qui nous paraissent sortir du lot. Incandescente, concise, excentrique, brutale, mélodique, brouillonne: la musique de Jay Reatard a pris plusieurs formes, mais jamais n'a-t-elle versé dans la facilité et la médiocrité, ce qui a rendu la sélection d'un nombre limité d'ouvrage quelque peu ardu, sachant que la discographie du défunt musicien est des plus imposantes. Qu'importe, vous trouverez ci-bas une bonne introduction à l'univers défectueux de Jay Reatard, un punk-rockeur qui, consciemment ou non, a voulu donner tout ce qu'il avait en lui comme si le temps lui était compté. À l'âge de vingt-neuf, il en avait fait plus que la majorité des artistes du double de son âge.



The Reatards
Grown Up, Fucked Up
[ Empty Records ] 1999

Clairement influencés par The Oblivians, mais aussi par la vague hardcore américaine des années 1980 (on pense ici à Hüsker Dü) et les premiers balbutiements du punk (MC5, Stooges, Heartbreakers), The Reatards étaient beaucoup plus qu'une simple farce ou un postiche des Ramones. Composé de Jay Reatard, de Steve Albundy Reatard et de Elvis Wong Reatard, le groupe nous a laissé avec Grown Up, Fucked Up un avant-goût de ce que Lindsay allait nous offrir par la suite: une musique garage-punk qui brûle les tympans. Si les mélodies, bien présentes, sont ici dissimulées derrière un épais mur lo-fi, on retrouve de petits bijoux frénétiques tels "Tonight It'll Come" et "You'll See Me". Et comme la tradition le veut: quinze chansons pour une durée totale de vingt-deux minutes.

 

The Lost Sounds
Black Wave
[ Empty Records ] 2001

Avec sa copine appelée en renfort, Lindsay a décidé de se lancer dans un (autre) projet parallèle, histoire de nous offrir un alliage de black metal et de new wave, d'où le titre de ce second album de la formation The Lost Sounds. La concoction est tout simplement unique et démontre la rapide évolution de Jay Reatard vers des sonorités plus hétéroclites et originales. Plus similaire à Devo, aux B-52's et à Pere Ubu qu'au punk traditionnel, Black Wave crée un univers post-apocalyptique menaçant où la seule solution est de danser jusqu'à ce que mort s'ensuive. L'alternance entre la voix féminine détachée d'Aljcia Trout et le cri primal de Jay Reatard provoque un clash émotionnel percutant qui rend l'écoute de l'album très distrayante. Un véritable ovni sonore qui mérite notre attention. Oreilles sensibles s'abstenir.

 


The Lost Sounds
Lost Sounds
[ In The Red Records ] 2004

Beaucoup moins brouillon que Black Wave, ce quatrième album des Lost Sounds n'en demeure pas moins chaotique et volatile. Pensez aux White Stripes et aux Pixies qui rencontrent Rocket From the Tombs et les Slits. Le résultat est fort amusant, quoique réservé aux amateurs du genre synth-garage-punk, ce qui, disons-le, réduit l'étendu des fans potentiels. Tant pis pour ces derniers, puisque l'album éponyme -- le dernier de la formation, qui allait se séparer en 2004 -- présente bon nombre d'expérimentations judicieuses et de mélodies qui se dévoilent un peu plus à chaque rotation, malgré le chaos apparent. Peut-être pas une écoute facile, mais un ouvrage d'orfèvre signalant l'émergence d'un talent incontournable de la scène musicale américaine.


Jay Reatard
Blood Visions
[ In The Red Records ] 2006

Premier album solo de Lindsay en tant que Jay Reatard, Blood Visions fut l'étincelle qui permit le passage du musicien vers les grandes ligues. Et ça se comprend. On retrouve ici toute l'énergie brute et viscérale qui avait fait la renommée de Lindsay (surtout en spectacle), mais beaucoup mieux canalisée et incroyablement efficace. Un véritable blitzrieg musical qui allie consision et structures variées, sans oublier de nous bombarder de mélodies plus infectieuses que la grippe A-H1N1. C'est via Blood Visions que Jay Reatard nous a offert ses premiers classiques avec "My Shadow", "Death is Forming", "Not a Substitute", "Nightmares", "Fading All Away" et j'en passe. Sans aucun doute l'un des meilleurs albums punk garage de la dernière décennie: authentique, vif, intelligent, accrocheur, c'est probablement le disque ultime de notre ami le retardé.


Jay Reatard
Matador Singles '08
[ Matador ] 2008

Histoire de sceller son association avec Matador, Jay Reatard a décidé d'utiliser le tremplin offert par l'étiquette indépendante par excellence pour lancer un série de six singles à édition limitée en autant de mois. Le résultat fut rassemblé sur cette compilation qui montre le virage majeur entreprit par l'artiste durant les années 2006 à 2008. Donnant un peu de lest à ses propensions bruitistes, Jay Reatard présente sur Matador Singles '08 un son plus poli et des mélodies placées en avant-plan, démontrant par le fait même son grand talent de compositeur pop. Le résultat est si convaincant qu'on se surprend à fredonner les mélodies dès la seconde écoute, comme si les chansons avaient toujours fait partie de notre répertoire personnel. Pas surprenant donc que cette compilation fut à l'origine de la percée de Reatard vers un auditoire beaucoup plus vaste; les attentes vis-à-vis de l'album suivant n'en furent que plus grandes. Malheureusement, Watch Me Fall (Matador, 2009) serait le dernier témoignage de Jay Reatard.


ARCHIVES

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KRAUTROCK: L'Allemagne et la Kosmische Musik (1968-1975)

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