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THE NILS: Le Rendez-vous manqué
L'histoire des Nils en est une d'occasions ratées, de déception et de chaos, mais aussi, et surtout, un chapitre important du grand livre musical québécois. Adulés par certains, ignorés par plusieurs, les frères Alex et Carlos Soria ont produit certaines des meilleures chansons de l'ère post-punk sans jamais jouir de la reconnaissance qu'ils méritaient pourtant. Survol d'une tragédie bien de chez nous.
Origines
1978: À peine un an après avoir maîtrisé ses trois premiers accords, Alex Soria (1965-2004) décide de former un band punk en compagnie de son frère Carlos. Fortement inspirés de la première vague punk britannique (The Clash, The Damned, Sex Pistols), les deux adolescents de Saint-Hubert, en banlieue de Montréal, se jettent corps et âme dans leurs compositions énergiques et accrocheuses. Au même moment, des formations montréalaises comme les Discords, les Devices, les Ripcordz, Fair Warning ou SCUM prenaient d'assaut les Foufounes Électriques et Le Cargo avec leur hardcore stoïque et très rapide. Si les Nils faisaient partie de cette scène musicale -- par défaut il faut dire --, leurs chansons mid-tempo et mélodiques les rapprochaient beaucoup plus de la scène de Minneapolis et de ses porte-étendards, Hüsker Dü et les Replacements.
Une ascension prometteuse
Alex Soria est âgé de dix-sept ans lorsque son groupe fait la première partie des Ramones au Spectrum: le talent du jeune auteur-compositeur-interprète est alors indéniable, lui qui possède, aux dires de plusieurs de ses confrères musiciens, une longueur d'avance sur tout le monde. En témoigne le premier EP des Nils, Sell Out Young, et ses quatre morceaux d'anthologie pop-punk qui encore aujourd'hui tiennent merveilleusement bien la route. Enregistré sous la houlette de Stefan Doroschuk des très populaires Men Without Hats, ce premier effort aux contours brouillons vaudra aux Nils une reconnaissance immédiate au sein des milieux underground, ce qui leur permettra de signer un contrat avec l'étiquette new-yorkaise Rock Hotel/Profile. En 1987, un premier album est lancé; la carrière des Nils semble profiter d'un élan, presque dix ans après sa formation.
Et après ?
L'album attire l'attention des radios collégiales américaines et de la presse spécialisée; Bob Mould, leader de Hüsker Dü, ira même jusqu'à avouer son admiration pour le style d'Alex Soria. Tout va pour le mieux, jusqu'à ce que, au beau milieu d'une tournée américaine avec les Godfathers, la compagnie de disque décide de les renvoyer à la maison. Sans ressources et sans support adéquat, le groupe perdit alors le momentum nécessaire pour faire entendre sa musique au plus grand nombre. Comble de malheur, l'étiquette Rock Hotel, filiale de Profile, ferme ses portes; la compagnie mère, sous le poids des litiges légaux, ne renouvelle pas le contrat des Nils, qui se retrouvent à la case départ, avec un excellent premier album qui ne put jamais jouir d'une distribution digne de ce nom.
Une renaissance ?
Aucune. Ou presque. Malgré quelques tentatives de reformer le groupe, The Nils étaient bel et bien une histoire du passé, et ce, dès 1994. Le cercle vicieux s'enclenche: jobs merdiques, désillusion et drogues dures seront le lot des frères Soria durant le milieu de la décennie, tous deux incapables de vaincre leurs dépendances et de mater leurs démons. Après un retour à la sobriété, Alex formera le groupe Chino qui lancera un premier EP, Mala Leche, en 2000. Mais dès l'année suivante, Chino est dissout: voilà l'occasion pour Alex et Carlos de reformer les Nils. L'occasion fut de courte durée puisque seulement un mois après être sorti d'une cure de désintoxication, soit le 13 décembre 2004, Alex mit tragiquement fin à ses jours.
L'héritage
Encore aujourd'hui, et probablement plus que jamais, plusieurs amateurs de punk mélodique découvrent l'héritage des Nils, une formation qui au beau milieu des années 1980 était à l'avant-garde du courant qui émergerait plus tard avec la vague alternative et grunge. Aux côtés de R.E.M., Hüsker Dü, les Minutemen et les Replacements, ce petit groupe anglo-montréalais eut une influence importante sur des formations comme les Meat Puppets, Jawbox, Superchunk, Down by Law, les Doughboys et, sans doute, Hüsker Dü eux-mêmes. Si le sort leur avait été plus clément, les Nils auraient sans doute bénéficié du sillage créé par la vague Nirvana pour toucher un vaste public avide de brillantes mélodies, de textes autobiographiques et de sonorités plus brutes. Avec un support et des efforts adéquats, le groupe des frères Soria aurait facilement pu devenir la formation canadienne la plus célèbre et prolifique du début des années 1990. Mais la chance ne sourit pas à tous, comme Alex Soria l'a appris, à ses dépens. Sa mémoire reste néanmoins bien vive; ne reste plus qu'à faire connaître la musique des Nils au plus grand nombre.
Où trouver la musique des Nils ?
L'ensemble du catalogue des Nils n'est malheureusement plus disponible. La compilation, parue en 1996 et rééditée en 2002, Green Fields in Daylight (Mag Wheel Records) est la meilleure occasion de découvrir la musique du groupe. On y retrouve des pièces du très rare EP intitulé Now -- qui a été lancé en 1984 en format cassette à seulement 300 exemplaires --, des chansons live, des morceaux tirés des fameux EP Sell Out Young (1985) et Paisley (1986), mais surtout l'inédite "Scratches and Needles", l'un des classiques du groupe. Puisque les albums originaux des Nils ne sont plus en circulation, il est possible de les télécharger sur Internet: vous trouverez Sell Out Young ici et le premier album éponyme ici. Vous ne serez pas déçus.
Discographie sélective
The Nils
Sell Out Young
[ Psyche Industry ] 1985
LE diamant brut qui a révélé à la face du monde le talent naturel d'Alex Soria à tailler de véritables joyaux power-pop-punk. Chacune des quatre chansons de ce EP légendaire est un petit classique en soi. La réalisation de l'homme sans chapeau Stefan Doroschuk est absolument amateure, mais c'est justement cette sonorité brouillonne qui sied le mieux au style de Soria, à la fois très accrocheur et primitif. L'une des parutions les plus importantes du patrimoine musical québécois, purement et simplement.
The Nils
The Nils
[ Rock Hotel ] 1987
Premier et unique long-jeu des Nils, cet album éponyme prouve que la qualité et le talent ne sont pas garants d'un succès commercial. Après la disparition de l'étiquette Rock Hotel et le manque de volonté de Profile de distribuer correctement l'album, celui-ci tombera dans l'oubli. Pourtant, avec une réalisation beaucoup plus léchée que sur leurs efforts précédents et fort de véritables tubes comme "River of Sadness", "Bandito Callin'" et "In Betweens", cet album aurait très bien pu se retrouver au sommet des palmarès des radios collégiales américaines et placer les Nils en bonne position pour connaître un succès très enviable par la suite. Qui sait jusqu'où les Nils seraient allés si seulement ce brillant opus était tombé entre de bonnes mains ?
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