
KRAUTROCK: L'Allemagne et la Kosmische Musik (1968-1975)
Cette deuxième édition de la section Pleins feux sera consacrée à un courant musical important, qui changea à jamais le visage du rock contemporain. Directement issu de la République fédérale d'Allemagne, le Krautrock fut sans aucun doute l'un des phénomènes culturels les plus intéressants qui ait eu lieu en Europe entre 1968 et 1975, alors qu'une toute nouvelle génération d'artistes tenta de briser les conventions d'un pays en pleine mutation.
« Crotte » Rock ?
L'expression Krautrock provient du mot allemand «sauerkraut», qui signifie tout simplement «choucroute». Durant la Seconde Guerre mondiale, les Anglais, de manière très peu amicale, appelaient les soldats allemands «Krauts», faisant référence au met typiquement teuton. Si le terme fut appliqué pour désigner de manière péjorative le mouvement musical allemand de la fin des années 1960 et du début de la décennie suivante, c'est grâce à l'humour anglais de publications telles que le Melody Maker et le NME. Ironiquement, l'expression a pour origine une chanson de 1969 d'Amon Düül intitulée "Mama Düül und Ihre Sauerkrautband " (soit, "Maman Düül et son orchestre choucroute") et fut confortée par la formation Faust, avec son morceau de douze minutes: "Krautrock".
Est-ce un genre en soi ?
Le Krautrock, ou Kosmische Musik -- littéralement Musique Cosmique --, est le vocable utilisé pour définir un mouvement en général et non un style de musique bien défini. Néanmoins, la plupart des formations allemandes qui se sont jointes au mouvement avaient pour caractéristique principale un désir certain de repousser les limites du format rock traditionnel en refusant ses structures couplet/refrain/couplet tout en utilisant des instruments peu orthodoxes et des techniques d'enregistrement révolutionnaires. La plupart du temps instrumentales, les compositions krautrock détonnaient souvent par leur iconoclasme et leur avant-gardisme, deux qualités propres non seulement au monde musical, mais à l'ensemble du domaine artistique ouest-allemand de l'époque. Le contexte social était alors propice à l'expérimentation et à l'esprit contestataire.
Quel contexte ?
Il ne faut pas oublier que la fin des années 1960 était une période de forte effervescence aux niveaux politique et social. En France, Mai 1968 laissait entendre une jeunesse jusqu'ici ignorée, tandis qu'en Italie, le mouvement étudiant éclatait au grand jour. L'Allemagne de l'Ouest n'échappa aucunement à ce contexte ou progressisme politique s'alliait à de nouveaux (contre) courants artistiques d'avant-garde. Qui plus est, les jeunes allemands de l'après-guerre étaient à la recherche d'une toute nouvelle identité; une identité qui ne serait ni semblable à celle de leur élite réactionnaire, ni à celle des Français, des Anglais et, surtout, des Américains, dont l'influence culturelle pesait lourd suite aux répercussions socio-politiques du Plan Marshall. Le Krautrock prendrait ses sources auprès de la culture environnante, mais aussi à l'intérieur des frontières teutonnes.
Des racines ?
Au même moment, tant au Royaume-Uni qu'aux États-Unis, l'ère du psychédélisme faisait rage. Syd Barrett et Pink Floyd avaient développé leur space-rock, tandis que Hendrix, Cream et les Who avaient élevés les standards du bruit au sein du rock anglais. Du côté américain, ce fut les Doors, Jefferson Airplane, le Grateful Dead, 13th Floor Elevator, Zappa et ses Mothers of Invention, Captain Beefheart et le Velvet Underground qui repoussèrent les limites de la pop bien-pensante. En Allemagne, les travaux de Karlheinz Stockhausen, alors grand maître de la musique contemporaine, eurent un impact majeur auprès de la colonie artistique d'avant-garde, avec des collages de sons et autres bidouillages de studio qui annoncèrent l'arrivée de la musique électronique. En outre, l'influence des musiques orientale et africaine qui émergèrent de la période de la décolonisation eut un impact non négligeable sur les musiciens allemands de l'époque qui réutilisèrent à bon escient ses rythmiques et autres techniques hypnotiques très répétitives. Avec cette kyrielle de sources créatives, en plus du jazz, du folk, du funk, de l'électro-acoustique et des minimalistes américains (John Cage, Steve Reich, LaMonte Young, Tony Conrad), la vague krautrock se métamorphosa en de multiples courants, tous à l'origine de nouveaux genres quasi autonomes.
Un mouvement unifié ?
Si le mouvement krautrock trouva sa cohésion sémantique après plusieurs années d'existence, grâce aux efforts des commentateurs extérieurs pour en dresser les grandes lignes directrices, il fut au départ un phénomène hétérogène aux multiples foyers d'éclatement. Au départ, quatre sources isolées se partagèrent la naissance de la scène allemande: Berlin-Ouest avec Tangerine Dream et Agitation Free, Munich avec Popol Vuh et Amon Düül, Düsseldorf avec Kraftwerk et Cologne avec Can et Floh de Cologne. Rapidement, le mouvement se diversifie et s'unifie sous l'égide du label Ohr et de son gourou, Rolf-Ulrich Kaiser, qui tente de présenter sa vision toute personnelle de cette musique germanique aux forts accents expérimentaux (Guru Guru, Floh de Cologne, Amon Düül I, Tangerine Dream, Ash Ra Tempel). Plus tard, les étiquettes Brain, Virgin, Pilz et Die Kosmischen Kuriere (Les Courriers Cosmiques) contribueront à donner au Krautrock, son esthétisme si particulier et ses principaux repères stylistiques.
Quels styles ?
Entre 1968 et 1975, la Kosmische Musik toucha à tout ce qu'il pouvait y avoir de nouveau et d'avant-gardiste au sein de la musique rock. Néanmoins, malgré un tel éclectisme, on peut dégager (sommairement) les différents styles qui eurent le plus de retentissment durant ces quelques années de bouillonnement artistique. Ceux-ci sont le jazz-rock (Can, Guru Guru), le noise-rock (Faust), la pop électronique (Kraftwerk, Cluster, Harmonia), l'ambiant électronique (Popol Vuh, Tangerine Dream, Klaus Schulze), le rock psychédélique (Amon Düül II, Ash Ra Tempel) et le proto-punk (Neu!). Bien sûr, toutes ses formations touchèrent, à un moment ou à un autre, à différents styles, mais leur identité resta attachée au genre qu'ils contribuèrent à construire au départ. Par exemple, si Neu! et Kraftwerk furent à l'origine du son Motorik (contraction de Motor Musik), qui consistait à tenir très longtemps un rythme minimaliste accompagné d'un accord joué en boucle, ils utilisèrent cette signature sous plusieurs variations jusqu'à s'en éloigner complètement. En revanche, ils furent reconnus pour cette innovation et les commentateurs eurent souvent tendance à réduire leur définition à ce seul style. Comme quoi, le mouvement krautrock fut beaucoup plus riche et éclectique que certains ont pu, ou voulu, le croire.
Et sa place dans l'Histoire ?
Durant une très courte période, l'Allemagne fut certainement le lieu des innovations musicales les plus impressionnantes de l'époque. Qui aurait cru que ce pays qui avait embrassé (souvent par la force) les idéaux nazis seulement trente ans auparavant, connaîtrait un mouvement artistique aussi libertaire et anti-conformiste que celui qui sévit entre 1968 et 1975 ? En poussant les limites du format rock, ainsi que ses techniques de mises en boîte, le mouvement krautrock fit le pont entre deux mondes autrefois antinomiques, celui de la musique rock telle que développée durant les années 1950 et 1960, et celui de la musique d'avant-garde, dont la tradition s'était érigée à travers les milieux universitaires. Cette fusion de deux sphères créatives, combinée à une identité purement germanique, allait ouvrir les portes à une nouvelle manière d'envisager la production musicale. Véritable trait d'union entre les belles années du rock progressif (King Crimson, Yes, Genesis) et l'émergence de la forme plus aboutie du courant punk, le post-punk, le Krautrock permit de sublimer les influences d'antant pour préfigurer les années à venir.
Des petits enfants ?
Comme tout courant influent, celui dont il est ici question produisit sa part d'avatars et d'émules. Les plus notables furent certainement messieurs David Bowie et Brian Eno, qui visitèrent Berlin en 1977 où ils enregistrèrent deux classiques fortement influencé par la Kosmische Musik, Low et Heroes. Eno, quant à lui, trouva sa muse dans les ouvrages minimalistes de Klaus Schulze et Tangerine Dream pour développer sa si fameuse musique ambient. Un certain Johnny Rotten (Sex Pistols) dût certainement posséder une copie de Neu! 75 puisque son chant dépravé et nonchalent tira une bonne part de ses origines dans des chansons comme "Hero" et "E-Musik". Influence qu'il ramena par la suite chez Public Image Ltd, tout comme plusieurs autres formations post-punk britanniques telles que Wire, The Fall, les Buzzcocks, Siouxsie and The Banshees ou This Heat.
En outre, certains genres comme la musique industrielle et l'électro trouvèrent en des groupes comme Faust et Kraftwerk les racines de leurs arbres généalogiques; d'aucuns n'hésitent pas, encore aujourd'hui, à octroyer à Kraftwerk le titre de grands-pères de la musique électronique. L'influence du mouvement krautrock ferait tache d'huile jusqu'à New York chez Sonic Youth, en passant par Oxford avec Radiohead, qui incorpora, à partir de Kid A, de plus en plus d'éléments empruntés à la Kosmische Musik. Enfin, le genre qui s'inscrivit le plus directement dans la tradition krautrock fut celui qui émergea vers la fin des années 1990 et qu'on nomme aujourd'hui post-rock: Stereolab, Gastr Del Sol, Tortoise, Godspeed You! Black Emperor, Cul de Sac et Trans Am réinterprétèrent à leur manière les canons du rock allemands pour en faire à nouveau un genre actuel, toujours aussi intriguant et quelque peu... déroutant.
Discographie sélective
Vous pourrez trouver un guide des dix albums essentiels du Krautrock dans la section Dossiers, histoire de mieux s'orienter dans ce monde parfois obscur, quoique incroyablement enrichissant de la Kosmische Musik.
Krautrock: 10 albums essentiels (1968-1975)
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