HÜSKER DÜ: Le chaînon manquant

Pour cette première édition de la section Pleins feux, à travers laquelle seront présentés des artistes et courants musicaux historiquement marquants, nous ferons un petit détour via Minneapolis pour rencontrer Hüsker Dü, figure majeure du paysage post-punk américain des années 1980.

Hüsker quoi ?

Non, Hüsker Dü n'est pas un groupe de Black Metal scandinave, mais plutôt l'une des formations hardcore/alternative les plus importantes des années Reagan. Seul son nom emprunte à la culture des peuples du Nord, puisque Hüsker Dü signifie « Vous souvenez-vous ? » en Danois et en Norvégien. "Hūsker Dū?" est aussi le nom d'un jeu de mémoire pour enfant créé au Danemark et qui fut popularisé aux États-Unis durant les années 1970. En choisissant un tel nom, le groupe tentait de se démarquer du courant punk-hardcore qui faisait alors rage dans tout le pays et dont l'aspect dogmatique se révélait à travers un style vestimentaire bien défini et des idées politiques plutôt rigides.

Hüsker d'où ?

Les Hüskers sont issus d'une ville, Minneapolis au Minnesota, qui était alors plus connue pour ses froids hivers que pour sa riche culture underground. En fait, entre l'éclosion d'Athens en Géorgie (R.E.M., B-52's) et celle de Seattle (Nirvana, Pearl Jam, Melvins), Minneapolis fut le terreau fertile de la scène underground américaine, au beau milieu de la mer New Wave et Casio-Pop que furent les années 1980. Alors que Lipps, Inc. avait déjà fait connaître la ville avec son imparable succès "Funkytown", c'est grâce à Prince, fier Minneapolitain (sic), et son Purple Rain que la presse jeta un regard nouveau sur la production musicale de la région.

Prince ?

Disons que la musique de Hüsker Dü n'avait rien à voir avec celle de Prince, mais ce dernier eut le mérite de faire connaître les groupes qui tournaient autour du First Avenue, une salle de spectacle qui vit émerger la nouvelle vague de formations punk-alternatives, dont les plus illustres représentants furent les Replacements, Soul Asylum, Babes in Toyland et, bien sûr, les Hüskers. Exploitant l'esprit Do It Yourself du punk, son énergie et son irrévérence, ceux-ci repoussèrent les limites du rock abrasif tel que popularisé par les Ramones ou les Sex Pistols pour en faire un genre plus personnel et éclectique.

Hüsker qui ?

Formé en 1979 par Bob Mould (guitare/voix), Grant Hart (batterie/voix) et Greg Norton (basse, moustache), Hüsker Dü fit ses premiers pas en jouant des reprises de vieux groupes rock et des Ramones. Fortement influencés par ces derniers, ainsi que par le son brut des Stooges et des MC5, les Hüskers forgèrent rapidement un style brutal, féroce et plus rapide que tout ce qui avait été fait auparavant, et dont les thèmes plus introspectifs contrastaient avec ceux de la vague punk-hardcore qui sévissait partout aux États-Unis. Fait à noter, les deux principaux compositeurs, Hart et Mould, étaient homosexuels, ce qui ne fut pas sans créer une dynamique particulière au sein du groupe -- bien que les deux aient nié avoir eu une liaison. Avec une tenue vestimentaire qui n'avait rien de flamboyant -- Mould avait l'air d'un amateur de lutte et de bowling -- et des textes plus personnels que politiques, Hüsker Dü se démarquait déjà des ses semblables. Une différence qui ferait de leur musique un genre en soi.

Et ça sonne comment ?

Disons que le son-Hüsker Dü est une rapide progression partant d'un hardcore extrêmement énergique vers des structures de plus en plus complexes et mélodiques. Sous l'influence de leur potion favorite, amphétamines et alcool, les trois membres canalisèrent leurs frustrations et ambitions à travers une rythmique implacable, presque insoutenable, et un mur de guitare qui ne laissait aucune chance à ceux qui espéraient un bref moment d'accalmie. Mais grâce à leur constante présence sur les scènes du Midwest et du Nord-Est, leur musique pris une tangente beaucoup plus assurée et expérimentale: en l'espace de quelques années, Hüsker Dü laissait transparaître un talent mélodique digne des Beatles, ainsi qu'une fougue qui laissait tous ses détracteurs pantois. Sans se compromettre, la formation avait transposé l'univers punk et hardcore sur une trame beaucoup plus audacieuse, mais toujours accessible.

Leur place dans l'Histoire ?

Aux côtés de formations telles que les Replacements, Black Flag, les Meat Puppets, R.E.M. et les Minutemen, Hüsker Dü est au coeur d'un changement majeur qui s'est opéré au sein de l'industrie musicale durant les années 1980. Fiers d'une éthique indépendante, ils lancèrent leur premier album via leur propre étiquette, Reflex, pour ensuite se joindre à la légendaire famille du label californien SST (Black Flag, Sonic Youth, Minutemen, Meat Puppets). Mais le plus grand apport de Hüsker Dü à la culture populaire des vingt dernières années, c'est son saut réussi vers les majors, Warners pour être plus précis. Grâce à leur éclectisme et leur caractère unique, les Hüskers furent les premiers de la vague post-punk et hardcore des années 1980 à se faire signer sur une étiquette majeure, prouvant du coup qu'il était possible de maintenir une totale liberté artistique tout en s'adressant à un public beaucoup plus vaste. Cette transition inopinée allait être l'exemple par excellence pour des formations comme R.E.M. et plus tard, Sonic Youth et Nirvana.

Des petits enfants ?

L'influence de Hüsker Dü sur la musique contemporaine est vaste. Leur place au sein de l'évolution musicale est centrale: entre la révolution punk des années 1975-1978 et l'émergence de cette culture au niveau populaire, à travers le grunge, Hüsker Dü représente le chaînon manquant. En repoussant le punk vers de nouvelles frontières et en traitant de thèmes s'adressant à la génération-X (frustration, manque d'opportunités, ennui, quête de sens, etc.), ils ont fait le pont entre la culture underground et la culture de masse. Sans les Hüskers, on peut difficilement s'imaginer l'existence de formations aussi vitales que The Jesus and Mary Chain, My Bloody Valentine, Dinosaur Jr. et les Pixies -- du moins, sous la forme qu'on les connaît. N'est-ce pas en répondant à une annonce écrite par Black Francis qui demandait un bassiste fan de Peter, Paul & Mary et Hüsker Dü, que Kim Deal se joignit au Pixies ? Et sans les Pixies, à quoi aurait ressemblé la musique de Nirvana ?

Discographie sélective

L'âge d'or de Hüsker Dü se situe sans aucun doute entre 1984 et 1985: en juillet 1984, ils lançaient leur magistral album double, Zen Arcade, au mois de janvier 1985, c'était le tour du classique New Day Rising, puis, huit mois plus tard, Flip Your Wig était déjà dans les bacs. Trois albums de cette qualité, enregistrés en quelques mois par un groupe en constante tournée, voilà un exploit dont très peu de formations avaient pu se réclamer depuis les années 1960. Mais le plus frappant reste l'étonnante réinvention qui a jalonné chacune de ces parutions essentielles.


Zen Arcade
[SST] 1984

Probablement l'oeuvre la plus ambitieuse de la formation, Zen Arcade est un album double dont le concept tourne (vaguement) autour de la quête d'un jeune homme afin de trouver un sens au-delà d'une famille disfonctionnelle, pour finalement découvrir que le monde est un endroit souvent cruel et dénué de justice. Vingt-quatre chansons en soixante-dix minutes, c'est tout ce qu'il fallait à Hüsker Dü pour entrer dans la légende: en incorporant des éléments de folk, de psychédélique et même du piano, le groupe élargissait les frontières de son punk-hardcore, toujours aussi violent. Les morceaux à retenir sont "Something I Learned Today", "Never Talking to You Again", l'incendiaire "I'll Never Forget You" et "Pink Turns to Blue".


New Day Rising
[SST] 1985

Voici l'album que plusieurs décrivent comme le grand classique de Hüsker Dü. Moins enragé que Zen Arcade, ce New Day Rising montre le groupe sous un jour plus mélodique, avec des refrains et des riffs incroyablement bien ficelés, quoique toujours enveloppés d'un puissant mur de son. Plus homogène que les albums précédents, celui-ci marque un virage important vers des compositions plus concises et des variations mieux découpées. New Day Rising est à ce niveau le sommet créatif de Hüsker Dü, voire le canevas à partir duquel ils poursuivraient leur recherche sonique. À écouter, "New Day Rising", "The Girl Who Lives on Heaven Hill ", "Celebrated Summer " (une de leurs pièces les plus adulées) et la très pop "Books About UFOs".


Flip Your Wig
[SST] 1985

D'aucuns prétendent que Flip Your Wig aurait dü (sic) être le premier album de Hüsker Dü lancé via Warners, au lieu du décevant Candy Apple Grey. Peut-être le groupe aurait-il connu plus de succès, car leur dernière offrande au label SST est aussi leur plus brillamment accessible. Sous l'effet nettoyant d'une réalisation plus propre, l'amour de Mould et Hart pour la pop des années 1960 n'a jamais été aussi ouvertement déclaré, et ce, malgré une intensité toujours incandescente. Plus léger, le résultat demeure surprenant de la part d'un groupe dont les origines hardcore ne sont jamais entrées en contradiction avec ses aspirations pop. Si la brutalité y est moins présente, l'authenticité reste immaculée. Pour les amateurs de bon power-pop-punk on suggère "Flip Your Wig", "Makes No Sense at All " et la ballade (?) "Green Eyes". À éviter, l'insupportable "The Baby Song".

   

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