Pink Floyd
The Piper at the Gates of Dawn
[ Tower ] 1967
Cote .: 10,0
C'est avec ce Piper at the Gates of Dawn que l'aventure allait commencer pour Pink Floyd, ce groupe anglais qui avait déjà connu un certain succès grâce aux chansons "Arnold Layne" et "See Emily Play". En 1967, le groupe réussirait à attirer l'attention sur ses prestations ponctuées d'effets visuels et sonores hallucinogènes auxquels Londres n'avaient jamais assistés. En 1967, le quatuor lançait un premier album révolutionnaire qui, étonnament, se glisserait dans le top-10 britannique.
Composée de Syd Barrett, Roger Waters, Richard Wright et Nick Mason, la première mouture de Pink Floyd -- le nom est tiré des deux chanteurs blues préférés de Barrett, Pink Anderson et Floyd Council -- serait à la base d'un mouvement qu'on dénommerait space-rock et qui influencerait bon nombre de musiciens, de Can à Jimi Hendrix en passant par Tangerine Dream et Grateful Dead. The Piper at the Gates of Dawn -- titre du chapitre du livre pour enfant favori de Barrett, The Wind in the Willows -- reste encore aujourd'hui l'un des meilleurs albums psychédéliques et une oeuvre avant-gardiste qui témoigne de l'insondable génie de Syd Barrett.
Car après tout, Pink Floyd en 1967 c'était Syd Barrett: ce fut l'intérêt porté par EMI pour les compositions de Barrett "Arnold Layne" et "Let's Roll Another One" (plus tard renommée "Candy and a Current Bun") qui permit au groupe de signer un contrat de 5000£ avec la célèbre maison de disque. Et puis, huit des onze chansons qui se retrouveraient sur The Piper at the Gates of Dawn furent composées par... Syd Barrett. Son apport était donc à l'époque vital; c'est ce qui fera douter la compagnie de disque lorsque ce dernier quittera le groupe suite à de comportements inquiétants: qui choisir, Syd Barrett ou le reste du groupe ?
Deux aspects forment la base du style de Barrett: d'une part, les thèmes enfantins, dénotant d'une volonté de retour à l'enfance, reviennent constamment dans ses textes, insufflant aux chansons une candeur et un charme désarmants; d'autre part, une volonté de représenter musicalement les états d'esprits expérimentés avec ou sans l'influence du LCD, résultant en l'abandon des structures traditionnelles des chansons rock et r&b de l'époque au profit de textures et d'ambiances psychédéliques qui portent au voyage. Ce voyage est d'autant plus médusant que deux des pièces centrales de l'album font référence à l'espace, "Astronomy Domine" et "Interstellar Overdrive".
Pas étonnant, donc, qu'on ait rapidement catalogué Pink Floyd comme un groupe space-rock, alors que leur musique touchait autant au rock garage, à la psych-folk, au acid rock, au psychédélique et à la musique surf. L'amalgame de plusieurs influences, des Beatles à l'apôtre du jazz expérimental Sun Ra, fait de Piper at the Gates of Dawn une entreprise complète et immersive, parfois apaisante, parfois troublante. C'est probablement l'album des Floyd le plus agréable et ludique: enregistré à la même époque que le Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band de McCartney et Cie, c'est aussi l'une des sources premières de tout le mouvement expérimental et psychédélique des années 60 et 70.
Le charme sagace et schizoïde de Syd Barrett s'exprime dans toute sa fougue sur les chansonnettes hallucinées que des enfants n'auraient eu aucune difficulté à fredonner: "Matilda Mother" et ses magnifiques harmonies vocales, "Flaming" où on se permet une petite promenade en licorne et des voyages en téléphone, "The Gnome", "Chapter 24" et "The Scarecrow", qui auraient toutes pu se retrouver sur un livre/vinyle pour enfant, avec clochettes et bruits de sabots à l'appui. La pièce "Bike" qui termine l'album est quant à elle la démonstration la plus probante d'un esprit créatif s'enfonçant dans les méandres d'une enfance lointaine et imaginée ainsi qu'une folie de moins en moins latente. Inquiétant, mais absolument touchant.
Mais là où Barrett serait le plus à l'avant-garde serait sur son jeu de guitare dans des chansons proto-punk et noise avant l'heure comme "Astronomy Domine" et, surtout, "Interstellar Overdrive". C'est sur ce dernier morceau épique qu'il sortirait tout son attirail afin d'étendre nos conceptions de l'univers -- et des lois musicales en général -- jusqu'à des endroits encore inexplorés: distorsion galopante, dissonnance pure et simple, guitare amochée par toute une panoplie d'objets hétéroclites. Préfigurant à la fois The Soft Machine, Gong et toute la vague psychédélique/expérimentale, ainsi que les divagations plus tardives de Faust, de Sonic Youth et des Boredoms, cette chanson est une pure ode à la déconstruction et à l'évasion par le biais de la musique. On ne peut qu'imaginer ce que devait être d'entendre cette dionysiade sonore en spectacle...
D'autres moments méritent d'être soulignés, comme "Lucifer Sam", avec sa guitare surf et ses rythmes primaires ainsi que "Pow R. Toc H.", probablement le moment le plus jazzé et atmosphérique de l'album. Quant à "Take Up Thy Stethoscope and Walk ", composée par Roger Waters, on aurait très bien pu l'oublier tant elle ne se mesure pas aux compositions de Syd Barrett. Waters n'était, en 1967, qu'un acteur secondaire au sein de Pink Floyd, lui qui devait essentiellement encadrer l'imprévisible et instable génie créatif qu'était Barrett. On reconnaît néanmois le jeu de basse de Waters, martellé et incisif, qui prendrait son envol sur des albums comme The Dark Side of the Moon et Wish You Were Here.
Il ne faudrait pas négliger l'apport de Richard Wright (piano baroque et brillants effets de synthétiseurs) et de Nick Mason (percussions agressives et précises), les deux seuls membres de Pink Floyd qui feraient partie de l'aventure du début jusqu'à la fin (Division Bell). Mais, comme on l'a dit, Pink Floyd, en 1967, c'était le véhicule de Syd Barrett et de son imagination fertile, bien qu'évanescente. Les membres du groupe tentaient de le suivre ou encore de réfréner ses élans autodestructeurs, sachant fort bien que quelque chose ne tournait pas rond.
Dès 1968, devant la dégénérescence de Syd Barrett et face à l'état incontrôlable de sa schizophrénie, les trois autres membres du groupe n'auraient d'autre choix que de le mettre à la porte et d'engager un nouveau guitariste, le vieux copain de Cambrigde de Barrett, David Gilmour. Plusieurs croyaient que Pink Floyd ne survivrait pas à cette amputation; ils ne seraient contredits que quelques années plus tard avec la parution de Atom Heart Mother (1970) et de Meddle (1971), deux opus qui marquèrent un nouveau départ pour la formation «space-rock».
En somme, c'est avec The Piper at the Gates of Dawn que le son et le style de Pink Floyd ont construit leurs racines. Le groupe ne réussirait à s'émanciper de l'influence de Barrett qu'en 1971, avec Meddle, mais le spectre du génie condamné hanterait le groupe dans chacune de ses oeuvres: The Dark Side of the Moon et Wish You Were Here feraient constamment référence à la folie et à la perte d'innocence, deux thèmes que Waters exploiterait suite à la disparition de son vieil ami.
Enfin, c'est avec The Piper at the Gates of Dawn que Pink Floyd trouverait l'élan nécessaire à leurs futures expérimentations, que ce soit avec leurs instruments ou avec les nouvelles techniques d'enregistrement qui s'offraient à eux, et qu'ils réussiraient à influencer une nouvelle génération de musiciens à la recherche de sonorités nouvelles. Ceux qui sont plutôt familiers avec des chansons comme "Money" ou "Another Brick on the Wall " seront sans doute surpris d'entendre Pink Floyd à l'époque de Syd Barrett, mais les fans aguerris du groupe et les amateurs de musiques expérimentales et/ou psychédéliques tomberont à coup sûr sous le charme hypnotique de cette parution unique et essentielle.
.: Mathieu Dupont
Lundi, 31 juillet 2006
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