Owen Pallett
Heartland
[ For Great Justice ] 2010
Cote .: 8,0
Quand vous choisissez un nom trop courant pour désigner votre projet, le risque n’est pas nul de devoir vous adapter. C’est ce qui est arrivé à Owen Pallett qui a repris son vrai nom pour ne pas être confondu au Japon (où il compte être distribué) avec le célèbre jeu auquel il avait trouvé opportun d’emprunter son nom. Ce n’est pas grave, on savait qui se cachait sous Final Fantasy depuis le début. Enfin, depuis que je l’avais vu sur la scène du Cirque Royal. Comme déjà souvent évoqué, il s’agissait pour lui d’ouvrir le bal pour un concert mémorable d’Arcade Fire, qu’il a rejoint sur scène, lui qui avait participé aux arrangements.
C’est d’ailleurs en tant qu’arrangeur qu’il s’est particulièrement distingué depuis. Pour les deux albums d’Arcade Fire évidemment , Beirut aussi, mais aussi pour les somptueuses cordes des Last Shadow Puppets. Il peut aussi bien collaborer avec les Pet Shop Boys ou Mika. Polyvalent donc. Et aussi omnipotent, parce qu’on sent sur cet album comme sur ses autres une direction. Notons pour ceux qui aiment ces précisions que le batteur d’Arcade Fire Jeremy Gara est de la partie, ainsi qu’un orchestre symphonique tchèque (sisi). Ah oui, le thème est selon ses dires « un fermier nommé Lewis et le monde fictif de Spectrum; les chansons sont une partie d’un dialogue entre Lewis et son créateur ». Voilà, c’est dit.
Le premier contact avec l’album est donc étrangement difficile. Alors que certains morceaux, vus exécutés en direct live à Belfast, donnaient une grosse envie de les retrouver gravés sur cédé pour pouvoir en faire tranquillement le tour. Mais rien à faire, c’est un peu touffu, étouffant, même quand l’envie est là. La solution est simple: écouter, encore écouter, se laisser prendre par la main pour que cet album complexe mais fondamentalement brillant puisse infuser. Et là, je me souviens pourquoi, par exemple, le disque précédent avait été mon album de l’année 2006.
En concert, les gimmicks d’un "The Great Elsewhere" sont plus immédiats, moins noyés, et m’avaient plu dès la première écoute. Comme c’est plus alambiqué ici, il faudra plus de temps pour que cette étrange conjonction de rythmes, de violons en couches, de piano rythmique soit assimilée. Mais ce morceau se révèlera vraiment très grand, ample, et sans doute insensible à la lassitude. La porte d’entrée "Midnight Directives" n’étant pas la plus facile à cerner d’ailleurs. Parce que si en écoute distraite les composants peuvent paraitre hétérogènes, une écoute attentive en révèle tous les recoins secrets. Il faut dire aussi qu’il est un peu irrégulier, comme sur ses œuvres précédentes. C’est ce qui rend ses albums parfois plus difficiles. Malgré toutes ces considérations, certains morceaux m’ont semblé manquer de relief, comme "Tryst With Mephistopheles". Sans doute une position en fin d’album riche est-elle aussi en cause.
Pour l’inratable décollage, allez voir du côté de "Lewis Takes Off His Shirt". Parce que l’entêtant clavier en boucle permet de créer la tension, laquelle sera exultée par les violons dans des bribes de phrase (ici, c’est le «I’m Never Gonna Give It To You») jusqu’au point de rupture. Voilà, vous êtes rentrés dans cet Heartland par la grande porte. On retrouve là ce qui marchait chez "This Is the Dream Of Win And Regine".
Contrairement à un Andrew Bird par exemple, Owen est plus un brillant arrangeur qui s’exprime par surgissements qu’un singer-songwriter classique. Ce qui fait que ses productions personnelles sont plus fouillées, moins lumineuses. Plus tordues aussi que les douceurs d’un Sufjan Stevens. Mais dans la dernière génération d’arrangeurs de talent qui font de leur ornement la substance de leurs compositions, Owen est un mètre-étalon inévitable. Il m’a fallu un certain temps pour me convaincre que ces chansons-là voulaient aller quelque part mais j’ai bien dû me rendre à l’évidence, Owen fait toujours partie de mes artistes préférés. Frottez-vous donc à ce brillant troisième album qui ne le réinvente pas mais qui le suit au plus profond de son talent.
.: Marc Mineur @ Esprits Critiques
Lundi, 18 janvier 2010
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