Neutral Milk Hotel
In the Aeroplane Over the Sea
[ Merge ] 1998
Cote .: 10,0
Joyau issu du regroupement Elephant 6, ce second opus du Neutral Milk Hotel reste encore, dix ans après sa parution, l'un des ouvrages indie-folk les plus estimés de notre génération. Cryptique, transcendant et toujours enivrant, In the Aeroplane Over the Sea évoque autant l'imagination enfantine d'un Lewis Carroll qu0e l'ambiance post-apocalyptique d'un documentaire sur Auschwitz, gracieuseté de son principal créateur Jeff Mangum.
Peut-être le personnage le plus près de Syd Barrett que notre génération aie connu, Mangum n'a, semble-t-il, jamais récupéré de l'expérience Neutral Milk Hotel, lui qui s'est par la suite exilé loin des journalistes et du monde musical en général, pour ne donner que de brefs signes de vie. À la manière d'un Brian Wilson (Beach Boys) ou d'un Kevin Shields (My Bloody Valentine), Mangum n'a pas su gérer l'engouement généré par son oeuvre maîtresse; qui plus est, il n'a jamais pu trouver une suite à In the Aeroplane Over the Sea, incapable de surmonter la charge émotive qu'un tel ouvrage a mis sur ses épaules.
Car, charge émotive il y a. En effet, In the Aeroplane Over the Sea contient sa part de profondeur, pour ne pas dire de décharge cathartique issue d'images subliminales plutôt tordues. Imaginez un opéra rock lo-fi vaguemenent basé sur le drame d'Anne Frank, joué par une jeune formation folk-punk qui a réussi à faire entrer toute fanfare mortuaire yougoslave dans son garage. Fermez les yeux avec cette dernière phrase en tête et vous ne serez pas même près de ressentir l'effet euphorique que procure l'écoute d'un tel opus, mais encore faut-il que vous ayez le béguin pour ce genre de musique. Un genre qui n'est pas pour tout le monde, faut-il le mentionner ?
Si l'extrait suivant, expliquant en partie le thème de l'album, ne vous rebutte pas, alors peut-être aurez-vous du plaisir à y plonger: « I'd like to simply say that I mean what I sing although the theme of endless endless on this album is not based on any religion but more in the belief that all things seem to contain a white light within them ». D'entrée de jeu, Mangum affirme vouloir s'approcher de l'essentiel, ce qui explique le caractère phantasmagorique, voire transcendant, de ce recueil de chansons toujours intenses bien que jamais lassantes.
Ce qui rend In the Aeroplane... aussi intéressant -- outre le mystère émanant du personnage Mangum et la qualité de ses compositions --, c'est l'étonnante variété d'instruments et de sonorités, rustiques ou modernes, qu'on peut y retrouver. Les ondes-courtes n'ont jamais de difficulté à se mêler à toutes les sortes possibles et imaginables de cuivres, tandis que la guitare acoustique prend ses apparats électriques sans jamais se gêner d'atteindre la sursaturation. Flutes, zanzithophone (saxophone MIDI assez cheap), orgues, cornemuse, scie musicale et boucles de cassette confèrent à l'oeuvre une aura de mysticisme assez inusitée, un effet pas désagréable pantoute.
Sans une telle recherche sonore, des compositions comme "The Fool ", genre de valse apocalyptique sur laquelle aurait pu danser Darth Vader, ou "Oh Comely", qui s'étend sur plus de huit minutes, auraient peut-être été redondantes. Le chant nasillard et parfois criard de Mangum n'est donc jamais agaçant puisque son incessante décharge émotive trouve son égal dans une musique tout aussi grandiose; c'est comme si les textes dadaïstes de l'auteur, souvent exprimés à travers un regard enfantin, étaient accompagnés d'une trame sonore tout aussi évocatrice. J'ose à peine imaginer quel film en aurait découlé...
Avec des déclarations comme « Your father made fetuses with flesh licking ladies while you and your mother were asleep in the trailer-park », ou bien « They buried her body with others, her sister and mother and 500 families and will she remember me 50 years later, I wished I could save her in some sort of time machine », difficile de trouver un sens précis aux écrits de Mangum. N'en demeure pas moins qu'à travers les zones grises et le désespoir, il tente de trouver un sens à tout ce ne non sens qu'est l'espèce humaine. Une chose est certaine, Mangum est un humaniste, dont l'oeil scrutateur réussi à tourner la déshumanisation si caractéristique de la modernité en une poésie riche en espoir.
Bref, écouter In the Aeroplane... peut être une expérience toublante, mais au final on en ressort toujours avec un petit rictus de satisfaction, comme si on avait, l'espace de quelques tours de disque, atteint une parcelle d'infini. Et c'est ce que de grandes oeuvres devraient engendrer comme sentiment: celui où l'artiste et le témoin, dans un échange singulier, réussissent à partager des émotions et des points de vue qui enrichissent notre (in)compréhension du monde. Et parfois, il faut des artistes aussi indéchiffrables que Jeff Mangum et sa bande (Jeremy Barnes, Scott Spillane, Julian Koster et le réalisateur Robert Schneider) pour en apprendre un peu plus.
Les dernières secondes de l'album, où on entend Mangum se lever de sa chaise et déposer sa guitare, sont des plus touchantes, surtout lorsqu'on sait qu'il n'est jamais revenu compètement du voyage. Peut-être n'avait-il plus rien à dire après la double déflagration de In the Aeroplane Over the Sea et du presque aussi excellent disque précédent, On Avery Island. Peut-être avait-il besoin d'observer en silence l'étrangeté du monde à nouveau, histoire de se ressourcer un peu. Une chose est certaine, on n'a pas fini d'entendre parler de Neutral Milk Hotel, jalon trop méconnu de l'histoire musicale récente.
.: Mathieu Dupont
Mercredi, 17 septembre 2008 |