Neu!
Neu!
[ Brain ] 1972
[ Astralwerks ] réédition 2001
Cote .: 10,0

Formation légendaire qui a complètement transgressé toutes les règles établies de l'époque, Neu! fut avec Can et Faust l'un des groupes allemands les plus avant-gardistes et révolutionnaires des années 70. Malheureusement, leur contribution à la généalogie rock est longtemps restée -- et demeure -- confinée à un cercle restreint d'initiés, ou tout simplement ignorée. Pourtant, c'est là une musique incroyablement planante et enivrante, bien qu'inquiétante, que la plupart d'entre vous lecteurs devraient apprécier sans problème.

Rescapés de l'aventure Kraftwerk en 1971, Klaus Dinger et Michael Rother décident de former un groupe qui garderait le côté organique que leur formation d'origine avait perdu au profit de l'électronique, en plus de bénéficier de leurs talents de musiciens spécialistes de la section rythmique. C'est donc pourquoi les trois albums que Neu! produirait entre 1972 et 1975 attacheraient tant d'importance à la répétition, le duo basse/percussions formant l'élément central de leurs compositions. Écoutez seulement les albums Neu! et Neu! 2, et ensuite jetez une oreille attentive à l'opus Autobahn, paru en 1974: vous verrez clairement d'où provient l'influence robotique et planante du chef d'oeuvre de Kraftwerk.

Enregistré en quatre jours avec l'aide du réalisateur de Can, Conny Plank, le premier album éponyme du groupe ouest-allemand a connu un certain succès en Allemagne, tandis qu'ailleurs sur la planète il ne reçut qu'une attention marginale. Quelques années plus tard, David Bowie, Pere Ubu, Sonic Youth, Negativland puis Stereolab et Tortoise citeraient explicitement Neu! comme une de leurs influences majeures. D'ailleurs, on peut clairement entendre la touche de Neu! sur le tryptique berlinois de Bowie et, en particulier, sur la seconde partie de l'album Heroes (1977).

Répétition, répétition et encore de la répétition. Difficile de distinguer la mauvaise de la bonne dose répétitive, mais sur Neu!, on nous éclaire grandement sur le sujet: ici, on a évidemment à faire à une saine répétition, agrémentée de mélodies minimalistes et de sonorités complètement folles à lier. La géniale "Hallogallo" préfigure la pièce-titre d'Autobahn avec ses guitares inversées et funky, et sa section rythmique inflexible qui refusent de perdre le pas pendant un peu plus de dix minutes. Un voyage en technicolor qui aurait bien pu provenir d'un groupe post-rock des années 90, que la chose n'aurait pas été déplacée du tout.

On a ensuite droit au délire bizarrement invertébré et purement ambiant de "Sonderrangebot " qui fait la transition vers la très lente "Weissensee", qui n'est pas sans rappeler Neil Young... s'il était né dans la Vallée du Rhin. S'ensuit "Im Glück", un long bourdonnement de guitare, éthéré et intangible, qui sert de pont pour la meilleure pièce de l'album, "Negativland " qui a donné son nom à un groupe expérimental des années 90. Genre de post-punk industriel avant l'heure, la chanson démarre avec un mélange cacophonique de marteaux piqueurs et de guitares affreusement métalliques qui laissent ensuite la place à une ligne de basse quasi martiale, qui aurait bien pu se retrouver sur un album de Joy Division ou de Public Image Ltd. Vraiment sombre et glauque, mais étrangement dansant: voilà un morceau d'anthologie qui constitue une expérience en soi.

Et puis ça finit avec "Lieber Honig", genre d'incartade minimaliste ponctuée de quelques notes de guitare et d'un chant débile qui pourrait être décrit comme du Sigur Rós sur l'opium. Absolument brillant ! Après quelque sept minutes dix-huit secondes, le voyage se termine et toute l'aventure prend fin; seulement, le souvenir de l'expérience reste gravé à jamais et Neu! se révèle être une formation intemporelle, voire toujours aussi à l'avant-garde et foncièrement pionnière aujourd'hui qu'il y a 30 ans.

Peut-être pas aussi célèbre que Faust, Can ou encore son cousin Kraftwerk, Neu! représente un gros morceau de ce genre qu'on a appelé « krautrock », ce rock progressif/électronique très polyvalent, d'origine allemande, qui a façonné une large part de la sphère rock au cours des décennies suivantes. Avec leur premier album, simplement intitulé Neu!, Dinger et Rother entérinaient le vieil adage « less is more » en plus de nous jeter à la tronche des sonorités qui demeureront insondables et inépuisables jusqu'à ce qu'on réussisse à comprendre comment ils ont fait autant avec si peu. Et ce jour n'est pas près de se lever.

 

.: Mathieu Dupont
Mardi , 16 mai 2006

   

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