NEU!
NEU! 75
[ Brain ] 1975
[ Astralwerks ] réédition 2001
Cote .: 9,0

Enregistré après une pause de près de trois ans, NEU! 75 est l'oeuvre d'une formation divisée, mais fière d'une inspiration toujours aussi vive et sans merci. Michael Rother et Klaus Dinger complètent ici leur triptyque béni des dieux avec un album bipolaire aux orientations quasi opposées.

De son côté, Rother avait toujours eu une inclination dominante envers les ambiances minimalistes et les mélodies éthérées, tandis que de l'autre, Dinger penchait plutôt vers un son abrasif et très énergique, avec son chant déjanté qui annonçait l'arrivée d'un certain Johnny Rotten. Les deux albums précédents avaient fait l'union de ces deux pôles créateurs avec succès, mais ces visions divergentes allaient causer la dissolution du groupe, qui ne se reformerait que trois plus tard, avec comme résultat ce NEU! 75.

Pendant ce hiatus forcé, Rother se joignit à Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius du groupe Cluster pour former le super-groupe Harmonia, dont la musique reflétait plus son style répétitif et aérien. Cette alliance donnerait naissance à deux excellents albums, Musik Von Harmonia (1974) et Deluxe (1975) en plus de donner l'impulsion nécessaire au retour de NEU!. Un retour tout en compromis puisqu'il fut décidé dès le début que l'album serait divisé en deux parties bien distinctes: la première serait celle de Rother, la seconde, celle de Dinger. Comme quoi les accommodements raisonnables ne datent pas d'hier.

Il va sans dire, donc, que NEU! 75 est un album qui ressemble plus à deux mini-albums mis bout à bout qu'à un effort unique de la part d'une formation unie. En revanche, le tout s'écoute merveilleusement bien, comme si les légères vagues de synthétiseurs de Rother nous préparaient à la tempête soulevée par un Dinger complètement cinglé.

L'album démarre avec la pièce la plus Motorik du disque, "Isi ", qui présente une formation embrassant plus que jamais les claviers et autres effets électroniques. C'est aussi le morceau le plus énergique de la première partie, puisque "Seeland " et "Leb' Wohl " sont deux pièces hautement atmosphériques, sans aucun crescendo ni montée notable. Si ce n'avait été de l'utilisation d'instruments traditionnels comme le piano et la batterie, on aurait cru ces deux pièces toutes droits sorties d'un album d'Harmonia.

Notre esprit est donc en paix et notre rythme cardiaque incroyablement lent. Voilà le bon moment pour absorber la sauce proto-punk de notre ami Dinger. "Hero" lance le bal avec une basse qui bat inlassablement la cadence et des guitares fracturées qui accompagnent sans broncher les incantations mi-Damo Suzuki, mi-Johnny Rotten de Dinger. Suit "E-Musik", probablement la pièce à laquelle les deux musiciens ont le mieux collaborée, puisqu'on reconnaît bien le style de NEU!, un alliage de clavier, de basse et de guitare distortionnée qui s'étire jusqu'à atteindre l'effet hypnotique souhaité. Et on termine le tout avec "After Eight ", un hommage au rock festif des Rolling Stones, la touche NEU! en sus.

NEU! 75 serait le dernier d'une série de trois albums magiques et imprévisibles -- si l'on oublie l'anomalie que fut NEU! 4 dans les années 1980 . Si les deux premiers ouvrages sont considérés comme les plus foncièrement novateurs, celui-ci n'en demeure pas moins une manifestation éloquente du grand génie qui fut celui de NEU!, grâce notamment à une maîtrise parfaite du genre ainsi qu'à une intelligence remarquable dans l'utilisation des nouvelles technologies. Organique et sublime, NEU! 75 résume à lui seul le mouvement krautrock: bicéphale, entre deux temps, il pige dans le passé pour mieux réinventer le présent. Ce qui reste est de l'histoire nouvelle.

 

.: Mathieu Dupont
Vendredi, 7 novembre 2008

   

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