Mission of Burma
Signals, Calls and Marches
[ Ace of Hearts ] 1981
[ Matador ] réédition 2008
Cote .: 9,5
Voilà maintenant un an qu'est parue chez Matador cette merveilleuse réédition du EP classique de Mission of Burma, Signals, Calls and Marches. Une occasion en or de vous faire découvrir ce joyau de la scène post-punk américaine des années 1980, que certains considèrent même comme le point de départ du mouvement indie-rock.
À l'écoute du punk cérébral de la formation de Boston, on ne peut que s'étonner du fait qu'elle ne soit pas originaire d'Angleterre, tellement son style sophistiqué et nerveux s'apparente beaucoup plus à Wire, à Gang of Four et aux Mekons, qu'à, disons, Black Flag ou les Minutemen. Les guitares sont grinçantes et distortionnées, les rythmiques fracturées et la basse insistante; ajoutez des textes intelligents, dignes d'étudiants de Cambridge, chantés d'une voix similaire à celle de John Lydon et vous avez la description parfaite du courant post-punk britannique de la décennie Thatcher.
Pourtant, Mission of Burma est bel et bien un groupe américain, originaire du berceau intellectuel de la côte Est états-unienne, le Massachussetts. C'est probablement pourquoi Roger Miller, Clint Conley, Peter Prescott et Martin Swope, les quatre jeunes hommes qui ont formé Mission of Burma en 1979, sonnent comme quatre jeunes britanniques de Leeds ou Oxford: leur bagage culturel est tourné vers le monde universitaire et le milieu des art-schools. Roger Miller est l'exemple parfait du punk intello. Élevé à Ann Arbor au Michigan, ville composée au tiers d'étudiants collégiaux et universitaires, il a étudié à CalArts où il a été exposé aux oeuvres de John Cage et de Karlheinz Stockhausen. On est loin du parcours de Henry Rollins de Black Flag ou encore de celui de Joey Ramone.
Les quatre musiciens, culturellement destinés aux milieux artistiques «respectables», se tournèrent donc vers le punk, pour notre grand plaisir. Ainsi, leur particularité fut de produire une musique brutale et puissante, mais incroyablement cérébrale, qui, tout en respectant l'esprit original du courant punk, s'éloignait de celui-ci en y injectant une bonne dose d'expérimentation et de collages bruitistes. "That's When I Reach for my Revolver", le premier morceau de Signals, Calls and Marches, est le parangon de tout ce qu'il y a de post-punk intelligent: un son de guitare brut et réverbéré, qui rappelle les sonorités de Neu!, des progressions mélodiques intempestives qui rompent avec les canons de la composition pop et rock, ainsi que des signatures rythmiques variées, mais toujours turbulentes.
Un véritable chef-d'oeuvre punk-pop qui, à lui seul, a inspiré toute une nouvelle vague de groupes underground, de R.E.M. en passant par Sonic Youth, Guided by Voices, Fugazi, Dinosaur Jr. et, de surcroît, Nirvana. Les pièces suivantes n'ont pas à rougir devant la monumentalité de la première chanson. La très brutale "Outlaw" préfigure la vague disco-punk, tandis que "Fame and Fortune" et "This Is Not a Photograph" annoncent la future alliance de la mélodie et de la dissonance. Quant à "Red", elle nous donne littéralement le goût de danser avec sa ligne de basse béton et ses riffs alambiqués; chapeau, aussi, pour sa finale complètement déjanté qui a dû rendre les membres de Sonic Youth fous de jalousie.
Et puis que dire de la chanson qui clôt le EP, l'épique instrumentale "All World Cowboy Romance". Absolument intemporel, ce morceau d'anthologie est le moule duquel une bonne partie du rock alternatif, puis indie, s'est forgé, modifié et transformé. Aurait-elle été ajoutée à l'album Murray Street de Sonic Youth -- paru plus de vingt ans plus tard faut-il le souligner -- qu'on en aurait vu que du feu. Preuve de l'avant-gardisme indémodable de Mission of Burma, l'ultime formation post-punk américaine.
Comme si ce EP n'était pas assez excellent en soi, l'étiquette Matador, responsable de la dernière réédition de Signals, Calls and Marches, a rajouté les deux pièces du premier single de la formation. Paru en 1980, ce simple était composé de "Academy Fight Song", un brillant morceau que R.E.M. a souvent repris en spectacle, et de "Max Ernst", un peu moins intéressant, mais néanmoins pertinent. Ajoutez "Devotion" et "Execution", deux pièces aux relents très britanniques, et vous avez en cette réédition indispensable un aperçu magistral des débuts de Mission of Burma.
Avec ce premier effort, la formation de Boston attira l'attention des grandes compagnies de disque, mais préféra garder son intégrité en lançant son premier album, le tout aussi essentiel Vs, via l'étiquette indépendante Ace of Hearts. Ce faisant, Mission of Burma n'influençait pas seulement les groupes alternatifs à venir avec sa musique, mais aussi avec une démarche authentiquement indépendante et libre de tout flafla. Le commencement d'une nouvelle ère, voilà ce qu'a instigué la parution de Signals, Calls and Marches, rien de moins.
.: Mathieu Dupont
Lundi, 30 mars 2009 |