En complément à notre récente couverture du mouvement Krautrock, que vous pouvez trouver dans la section Pleins feux de ce site, voici dix albums essentiels de cet épisode phare de l'histoire culturelle européenne. Dix albums qui représentent non seulement la crème de la production musicale ouest-allemande de la période 1968-1975, mais aussi un guide compréhensif pour ceux qui souhaiteraient plonger au coeur de cette révolution sonore et capillaire.

Évidemment, ce guide n'a d'autres choix que d'omettre bon nombre d'ouvrages significatifs, son rôle étant d'offrir une introduction à un courant extrêmement vaste et ramifié. Néanmoins, les albums ici présentés dressent, à notre avis, le portrait le plus complet et exhaustif des nombreuses ramifications du genre en plus de se limiter aux oeuvres les plus essentielles de ce qui est considéré comme l'âge d'or du Krautrock. Bien sûr, de nombreux albums importants parurent après 1975, mais jamais ne furent-ils aussi spontannés et nouveaux que ceux produits pendant la période qui nous intéresse ici. Une période qui changea à jamais le visage de la musique populaire, indirectement ou non.

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Kraftwerk
Autobahn
[Philips] 1974


Le quatuor originaire de Düsseldorf dans l'ouest de l'Allemagne est sans doute celui qui, parmi la vague krautrock, connut le plus de succès hors des frontières teutonnes. Peu étonnant puisque Kraftwerk furent ceux qui utilisèrent le plus radicalement, et le plus efficacement, les nouvelles technologies pour créer un nouveau genre de production musicale: la musique dite électronique ou électro-pop. S'interrogeant sur l'emprise des ordinateurs et de l'automatisation sur les comportements humains, la formations exprima de manière éloquente la déshumanisation inhérente aux sociétés post-industrielles via une musique aussi froide qu'impersonnelle. Mais avec Autobahn, leur quatrième album, les musiciens s'éloignèrent, l'espace d'un instant, de leurs propensions hautement expérimentales pour offrir une pointe d'humanité: ajoutant violons, flûtes et guitares à leur mélange habituel de Minimoog, ARP Odyssey et autres bidules électroniques, la formation réalise à travers la pièce-titre de 22 minutes un tour de force mélodique et hypnotique sans précédents. Mélodique et hypnotique à souhaits, les pulsations Motoriks (Motor Musik) de ce morceau d'anthologie nous entraînent sur les autoroutes allemandes grâce à des textures sonores vaporeuses et des motifs aussi répétitifs que les paysages routiers modernes. Kraftwerk se surpasserait peut-être en 1976 avec le génial Trans-Europe Express, mais c'est avec cet album-concept lumineux qu'il influencerait la vague suivante d'artistes électros, allant de Depeche Mode à Duran Duran.

Kraftwerk
[Philips] 1971
Kraftwerk 2
[Philips] 1972


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Can
Tago Mago
[United Artists] 1971

Si au départ le collectif de Cologne réadapta les innovations bruitistes du Velvet Underground à la sauce germanique sur le brillant Monster Movie, rapidement il développa un amalgame de jazz, de funk, d'électro-acoustique et de sonorités psychédéliques qui allait faire sa renommée. Suite au départ d'un premier chanteur, le sculpteur américain Malcom Mooney qui ne se remit jamais d'un choc nerveux sur scène, le groupe mobilisa les services du fameux Damo Suzuki, trouvé sur les rues de Munich alors qu'il chantait pour gagner sa vie. L'alliance s'avérerait des plus idoines puisque le chant de Suzuki colla parfaitement aux jams hallucinogènes de Can, aussi dadaïstes que complexes. Mais c'est sûr Tago Mago que le résultat serait le plus probant. Véritable jonction entre le Can brouillon des premières années et celui plus achevé des classiques Ege Bamyasi et Future Days, ce troisième album de la formation la plus iconique et importante du mouvement krautrock représente le moment où elle trouverait réellement sa voie. Enregistré par Holger Czukay, bassiste du groupe et élève du célèbre Stockhausen, dans un château près de Cologne, Tago Mago est le fruit de plusieurs sessions d'improvisation dont les meilleurs moments furent sélectionnés et rassemblés. Par cette technique, l'urgence et la créativité de Can fut mise à l'avant-plan, ce qui fait de l'album un moment de pur délire et de pur délice. En témoignent les deux monuments de l'opus, soit "Halleluhwah", véritable apogée de 18 minutes où le batteur Jaki Liebezeit relève de gigantesques exploits métronomiques, ainsi que "Aumgn", une pièce expérimentale qui présente Can à son plus extrême et déconstruit. Après plus de trente-cinq ans, Tago Mago demeure aussi moderne et avant-gardiste, preuve de son intemporalité à toutes épreuves. Incroyablement groovy et cérébral.

Monster Movie
[Spoon] 1969
Ege Bamyasi
[United Artists] 1972
  Future Days
[United Artists] 1973
Soon Over Babaluma
[Mute] 1974


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Faust
So Far
[Polydor] 1972

Dès les premières notes de So Far, on sait que l'expérience sera étourdissante. Les percussions tribales de "It's a Rainy Day Sunshine Girl " évoquent l'aspect primaire du Velvet Underground (encore!), qui eut une influence notable sur bon nombre de formations allemandes. Allez savoir pourquoi. Après sept minutes de ces répétitions rythmiques, l'effet barbiturique est atteint et on est fin près à pénétrer dans l'univers cacophonique de Faust, l'un des produits allemands qui connut le plus de succès en Angleterre, grâce notamment au support du label Polydor. Beaucoup plus accessible que le premier album, ce second effort est un chef d'oeuvre d'inventivité et de recherche musicale, où Faust trouve l'équilibre parfait entre expérimentation et structures plus conventionnelles. Parfois plus près du jeune Pink Floyd, mais rappelant souvent les virages abrupts de Zappa, So Far est envoûtant du début à la fin et ponctué de déclarations automatistes aussi ambiguës que «Daddy, take a banana, tomorrow Sunday!», crié comme si leur vie en dépendait sur l'épique "No Harm". Tout-à-fait timbré, cet album allait tout de même donner au groupe le privilège de devenir l'un des premiers à être signé sur l'étiquette de Richard Branson, Virgin. Comme quoi les temps ont bien changé.

Faust
[Polydor] 1971
Faust IV
[Virgin] 1974


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NEU!
NEU!
[Brain] 1972

Issu d'une scission au sein de la légendaire formation Kraftwerk, NEU! est devenu l'un des rejetons les plus influents au sein de la confrérie kraut. Le duo Klaus Dinger/Michael Rother allait au fil de ses trois albums -- désormais mythiques -- pousser encore plus loin le sens du mot répétition en réitérant au passage son amour des textures sonores riches et complexes. On aurait pu choisir ici n'importe laquelle des trois oeuvres de NEU! pour représenter son bagage musical, mais la première mouture reste la plus diversifiée du lot. Avec des moments de pure folie expérimentale qui annonce l'arrivée des courants noise et no-wave des années 1980, et d'autres, plus sympathiques, où Dinger et Rother exposent leurs théories minimalistes grâce à une rythmique simple, mais efficace, cet album est un pas de géant accompli en direction de la modernité musicale. Rien de moins. Pas surprenant, donc, qu'il ait changé le cours de route d'artistes aussi influents que Bowie, Eno, John Lydon alias Johnny Rotten des Sex Pistols, Sonic Youth et Stereolab. Puissant !

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NEU! 2
[Brain] 1973

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NEU! '75
[Brain] 1975


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Cluster
Zuckerzeit
[Brain] 1974

Se traduisant par «Le Temps du sucre», le titre de cet album du duo de génie, composé de Hans-Joachim Roedelius et Dieter Moebius, est tout à fait juste. Des mélodies sucrées se conjuguent à des sonorités colorées, légèrement bonbons, pour se cristaliser en de magnifiques pièces électro-pop ambiantes. Pour les générations les plus jeunes, l'utilisation de boîtes à rythmes plutôt primitives qu'on retrouve sur ce Zuckerzeit peuvent rappeler la musique de vieux jeux vidéos, avec son côté un peu cheap et minimaliste. En revanche, cet album représente la suite logique de l'auguste The In Sound from Way Out (1966) de Perrey-Kingsley, et donc, un élément précursseur de la musique techno telle que développée à Détroit, New York et Chicago durant la décennie suivante. Avec ses lancinantes vagues de synthétiseurs et ses mélodies claires comme de l'eau de roche, gracieuseté de la réalisation de Michael Rother (NEU!), Zuckerzeit est de la musique pour robots sur laquelle même des humains peuvent s'émouvoir. À écouter pour ceux qui veulent flirter avec les origines d'Aphex Twin et de Mouse on Mars.

Cluster '71
[Philips] 1971
Cluster II
[Brain] 1972


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Ash Ra Tempel
Ash Ra Tempel
[Ohr] 1971

Ash Ra Tempel fut essentiellement le véhicule de Manuel Göttsching, mais sur ce premier album on eut droit à un trio d'enfer, celui composé de Göttsching, Klaus Schulze et Harmut Enke. Composé de seulement deux morceaux, "Amboss", vingt minutes, et "Trammaschine", vingt-cinq minutes, l'album est un authentique voyage psychédélique digne des moments les plus drogués de Jimi Hendrix ou de Led Zeppelin. Tirant la majeure partie de ses sources dans les belles années du LSD -- Göttsching collaborerait plus tard avec Timothy Leary, apôtre du LSD --, cet album est probablement celui qui porte le mieux le vocable (utilisé souvent à tort) de Kosmische Musik (Musique Cosmique). Alors que "Amboss" touche au côté plus rock de la musique cosmique -- écoutez seulement le magnifique solo de Göttsching pour comprendre --, "Trammaschine" est beaucoup plus atmosphérique et annonce l'oeuvre solitaire de Schulze et les premiers pas de la musique ambient. Voilà donc un album qui illustre à merveille le côté plus psychédélique, voire space rock, du mouvement krautrock auquel des formation comme Acid Mother Temple et même Godspeed You! Black Emperor se sont abreuvées. Essentiel !

Schwingungen
[Ohr] 1972
 


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Tangerine Dream
Phaedra
[Virgin] 1974

L'écart entre musique nouvelle âge et musique ambient expérimentale est souvent ténu. Ce n'est pas le cas sur le cinquième album de Tangerine Dream, l'une des rares formations de l'ère krautrock à avoir survécu jusqu'à nos jours. Les maîtres des synthétiseurs, Mellotrons et autres séquenceurs ont réalisé avec Phaedra un chef-d'oeuvre inquiétant de musique atmosphérique, qui, croyez-le ou non, fut l'un des plus grands succès de l'époque pour l'étiquette Virgin en terre anglaise ! D'autant plus surprenant que cet album fut l'un des premiers enregistrements commerciaux composé à l'aide de séquenceurs matériels (appareils capables de mémoriser puis de rejouer des instructions contrôlant des instruments de musique éléctroniques). Mais si les techniques révolutionnaires, quoique embryonnaires, utilisées ici posèrent les jalons de la musique nouvelle âge -- un terme que le groupe a toujours rejeté --, ses sources proviennent en grande partie de la musique classique: la combinaison des synthétiseurs et de cette influence baroque et expressioniste font paraître Phaedra comme une oeuvre de Ravel, composée sur la station spaciale de 2001: Odyssée de l'espace. Un grand pas pour l'humanité...

Zeit
[Ohr] 1972
 


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Harmonia
Musik Von Harmonia
[1974] Brain

Initialement un projet secondaire pour les membres de Cluster (Roedelius et Moebius) et Michael Rother de NEU!, Harmonia est devenu un élément essentiel dans l'histoire de la Kosmische Musik. Fusionnant les triturations spaciales de Cluster avec les rythmes Motoriks de NEU!, le premier fruit de cette collaboration, Musik Von Harmonia, est beaucoup plus que la simple somme de cette alliance. Évoquant parfois l'électro-pop de Kraftwerk ("Dino"), mais plus souvent les moments éthérées de Cluster ("Sehr Kosmisch"), l'album a une petite touche enfantine qui le rend agréable d'écoute, avec ses petits sons minimalistes et ses rythmiques élémentaires, mais entraînantes. Avec le recul, Musik Von Harmonia représente la somme de presque toutes les inclinations du mouvement choucroute et en constitue une bonne introduction pour le non-initié. Comme quoi Eno eut du flair lorsqu'il proclama qu'Harmonia était alors le groupe rock le plus important de la planète; sa déclaration fut entendue puisque le super-groupe allemand entreprit par la suite une collaboration fructueuse avec le «créateur» de la musique ambient.

Deluxe
[Brain] 1975
 


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Amon Düül II
Yeti
[Repertoire] 1970

Moins politisé que les très radicaux Amon Düül I, Amon Düül II est né du désir de créer une musique plus complexe et structurée que celle de leur frère jumeau. Suite logique de l'excellent premier effort, Phallus Dei (traduire Pénis de Dieu), l'ambitieux album-double Yeti mélange une tonne d'influence sans jamais tomber dans la redite: Pink Floyd, le Velvet Underground, les Kinks, les Stooges, Traffic, Deep Purple, etc. Le résultat est, disons-le, explosif avec en prime des touches orientales ici et là qui donnent à l'album un petit relent de mysticisme bien dosé. Aux côtés de Can, Amon Düül II s'est imposé grâce à ses deux premiers albums comme l'un des groupes déterminants du rock allemand, et ce, en utilisant de manière intelligente la virtuosité de ses musiciens, sans tomber dans les excès de zèle. Bref, une oeuvre au souffle puissant qui offre une contrepartie intéressante à des formations du même genre qui se croyaient au dessus du lot en Angleterre et aux États-Unis. Eh, les anglos, Amon Düül vous botte le cul !

Phallus Dei
[Repertoire] 1969
 


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Popol Vuh
Einsjager & Siebenjager
[Spalax] 1974

Parmi les premiers groupes allemands à expérimenter avec les synthétiseurs, Popol Vuh est sans doute celui qui a réussi à le faire avec le plus de grâce et de beauté. Pionnier de la musique cosmique, le groupe a aussi inséré dans son style des éléments orientaux et des percussions inspirées des musiques du monde. C'est sur leur deuxième album, In Der Gärten Pharaos, que Popol Vuh atteindraient leur zénith dans ce genre, mais leur passage vers des moments plus acoustiques, menés par le magnifique piano de Florian Fricke, fut des plus triomphants. En outre, la guitare électrique de Daniel Fichelscher, rappelant celle de Ash Ra Tempel, donne un ton plus rock et blues aux jams hypnotiques de ce cinquième album, Einsjager & Siebenjager. Un album mystérieux et mélancolique, aux teintes presque religieuses, qui démontre à quel point Popol Vuh était le plus spirituel des groupes allemands des années 1970. Du Krautrock pour l'âme.

In Der Gärten Pharaos
[Pilz] 1971
 
   

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