Clogs
Lantern
[ Brassland ] 2006
Cote .: 9,0
Une des grandes joies du chroniqueur musical est sans aucun doute celle de découvrir de nouveaux talents, d'être constamment happé par la créativité et l'émotion d'artistes émergents. L'une des principales frustrations de ce même chroniqueur, cependant, est d'ordre purement technique: impossible pour lui de tout défricher et d'éviter que de grands albums se perdent à travers l'insondable raz-de-marée de parutions qui déferle chaque année.
Dans le cas de Clogs, il nous aura fallu plus de trois ans pour retrouver ce trésor perdu, qu'un ami a eu la gentillesse de déterrer pour nous. Trois ans pour corriger cette lacune et donner tout son crédit à cette formation qui mérite autant d'attention que les Bell Orchestre, Godspeed You! Black Emperor et The Books de ce monde. Sinon plus. En fait, Lantern, le quatrième effort des Brooklynois est probablement ce que j'ai entendu de plus mémorable en termes de musique post-rock de chambre -- si je peux m'exprimer ainsi -- depuis plusieurs années.
D'aucuns connaissent peut-être déjà les Clogs pour leur filiation à un autre groupe bien établi, soit les formidables The National, avec qui ils partagent les services du guitariste Bryce Dessner. La parenté est d'autant plus marquante que Padma Newsome, principale protagoniste de Clogs, a participé à l'enregistrement de tous les albums des National, ce qui explique d'ailleurs les riches arrangements dont ont bénéficié les ouvrages de la formation pop-rock. Mais au-delà les liens du sang, Clogs est un projet à part entière qui n'a absolument rien à voir avec son petit frère de la fesse gauche; même que sa naissance est antérieure à celle des créateurs des notoires Alligator (2005) et Boxer (2007).
Trêve de mise en contexte, Lantern
est un merveilleux disque. Un recueil de douze morceaux presque entièrement instrumentaux qui font la part belle aux envolées baroques et dramatiques, sans jamais verser dans l'excès d'académisme hautain. Si vous croyez ne rien comprendre à la musique de chambre contemporaine, donc, il est inutile d'appréhender Lantern comme un album inaccessible; il n'est pas de mise d'avoir les outils nécessaires à l'analyse des oeuvres classiques modernes pour jouir pleinement de l'expérience Clogs. Une paire d'oreille curieuse et attentive suffit pour se laisser emporter par la trame narrative de cet album envoûtant, au reste presque mystique.
Un peu comme chez le Bell Orchestre, Hauschka, Max Richter ou Yann Tiersen, la musique du quatuor new-yorlais (qui compte parmi ses rangs, outre les deux musiciens mentionnés plus haut, Rachael Elliott et Thomas Kozumplik) est à cheval entre deux mondes: celui plus ouvert et populaire du post-rock et l'autre, plus cloisonné et cérébral, de la musique contemporaine. Le principal tour de force de Clogs est donc d'offrir le meilleur des deux mondes sans que le passage de l'un à l'autre transparaisse; la limite n'est jamais claire, ce qui rend l'album impossible à cataloguer. Tant mieux.
L'expérience démarre avec la reprise d'un motif composé par Johann Hieroynmus Kapsberger, judicieusement intitulé "Kapsburger". Initialement écrite pour le luth, ce morceau nous introduit dans l'univers baroque et introspectif de Clogs de manière parfaite; l'union de la technique et de l'ambiance est ici judicieusement consommée. Même chose pour "Canon", une pièce beaucoup plus contemporaine composée par le duo français Man, qui démontre les possibilités d'un instrument souvent négligé, le mélodica. Combiné aux tambours, au basson et à la guitare, le petit instrument à vent prend une tournure insoupçonnée, pour ne pas dire une ampleur inquiétante.
Bien que ce soit les deux seules pièces que le groupe n'ait pas composées, le reste de Lantern poursuit dans la même lancée, se frayant un chemin dans la même veine néo-classique, souvent très cinématographique. Toujours très posées, sauf pour les plus impatientes "5/4", "Song of the Cricket" et "Voisins", les chansons du quatuor se soudent les unes aux autres avec brio, sans jamais briser la douce atmosphère engendrée par le style fluide et décontracté des musiciens. Violons, basse, piano, mélodica, guitares, basson et ukulélé (sur la majestueuse "Tides of Washington Bridge", digne des plus grands compositeurs baroque) s'entrecroisent sans jamais entrer en collision, comme un nuage flottant au-dessus de nos têtes, en parfaite harmonie avec son environnement. On pense parfois à la Chine des grands empereurs, à l'Europe des gitans et à l'Amérique postmoderne de Tortoise et Godspeed You! Black Emperor.
En somme, ce Lantern de Clogs est tout ce dont un mélomane averti peut rêver. Subtilité, intelligence, émotion, usage pertinent de virtuosité et créativité sont tous de la partie au sein de cette oeuvre qui reste néanmoins accessible au commun des mortels. Bref, un tour de force qui ouvre grande les portes du conservatoire à l'homme de la rue. Mais ce dernier n'a pas toujours le temps de prêter l'oreille; c'est pourquoi je vous suggère de ralentir la cadence un instant, histoire de savourer ce petit trésor caché et de vivre un moment de plénitude, si précieux en ces temps hâtifs. Faites-vite !
.: Mathieu Dupont
Jeudi, 29 octobre 2009 |