Arno
French Bazaar
[ La Tribu ] 2006
Cote .: 7,0
Arno enchaîne les albums avec une facilité déconcertante. Pour son 26e effort sorti en 2004 en France et deux ans plus tard au Québec, il touche de nouveau à tout avec sa touche magique usuelle, ce qui donne un French Bazaar léger et saugrenu.
Le belge Arno est habituellement synonyme de qualité. Il peut s’éloigner à l’occasion dans des chemins plus oubliables, mais c’est la contrainte d’un artiste qui sort beaucoup trop de disques consécutifs. Le compteur affiche presque trente et il n’a même pas encore soixante ans ! Bien entendu, ces essais ne sont pas distribués partout sur la planète et il faut parfois chercher longtemps pour retrouver ses premiers opus, sauf que c’est un artiste qui vieillit incroyablement bien. Sans avoir la fougue lyrique et sensuelle d’un Alain Bashung, il préfère prendre la vie à la légère et raconter des petites histoires souvent incroyables et humoristiques.
Pour son French Bazaar qui a vu le jour il y a deux ans dans l’Hexagone (il a depuis lancé un Live in Brussels en 2005), la formule ne change guère. Beaucoup d’humour, des sarcasmes, de l’ironie. Des titres simples et parfois très évocateurs, comme en fait foi la bien nommée et tristounette "La Vie est une partouze". Rien pour déplaire à l’admirateur et rien pour le surprendre non plus. C’est du Arno à 100% jusque dans les moindres détails et les surprises qui apparaissent un peu partout. Que ce soit au niveau de la pochette originale, du superbe livret en forme d’annonces classées ou des pièces cachées. Treize chansons sont inscrites, mais il y en a toutefois dix-sept en tout ! Et il faut faire attention à la numérotation: "Fais gaffe" apparaît à la quatrième plage et "Françoise", à la troisième.
Comme à l’accoutumée, un essai du Belge fou ne se livre pas automatiquement. Aux premiers abords, c’est même déconcertant. Il faut multiplier les écoutes et les efforts pour bien s’incruster de cet univers déluré. Il faut surtout s’habituer à cette voix si spéciale qui peut autant séduire que rebuter. Tout au long des mélodies, c’est à se demander ce qu’il a pu consommer pour sonner d’une façon aussi particulière. Il mélange l’anglais au français, imite Tom Waits par moment et il semble toujours sur un lendemain de brosse. De belles phrases peuvent côtoyer des moments plus bizarres, voir vulgaires, et ces instants (troublante "Françoise") sont assez déconcertants. Dans la Belle Province, Jamil a cherché à imiter ce style, mais avec des résultats nettement inférieurs.
Il ne faudrait surtout pas passer sous silence les atmosphères fantasmagoriques qui sont présentes un peu partout. Sur l’introduction de "Chic et pas cher", une séance de carnaval est au rendez-vous avec un grand orchestre baroque et du piano. Cette pop majestueuse pour adultes revient à la charge sur l’électrique "Femme riche" qui aurait facilement sa place sur les radios FM. Pour "Chanteur de charme", c’est plutôt une ballade teintée de rock desséché. S’il est capable de faire sourire, Arno est meilleur lorsqu’il veut soutirer des larmes. La reprise de "Voir un ami pleurer" de Jacques Brel est incroyablement maîtrisée et l’émotion est palpable, alors que "40 ans" vibre par son désespoir incommensurable. Quant à la sublime "Vide", c’est avec une franchise déconcertante que le chanteur met son âme à nu.
Impossible de changer Arno dans Arno. Depuis toutes ces années d’expérience, il est assis très confortablement sur une route dorée et rien ni personne n’arrivera à le faire dévier de son objectif. Il explore un peu par ci, il pique la curiosité par là et il cherche sans cesse à faire passer un bon moment avec ses contes salés et ses peines perdues. Rien d’exceptionnel ou d’inédit au programme, seulement un album de qualité appréciable pour n’importe quel public. C’est déjà beaucoup pour un artiste qui travaille autant.
.: Martin Gignac
Mercredi, 3 mai 2006
|