Animal Collective
Feels
[ Fat Cat ] 2005
Cote .: 9,0

« Après m'être mis au piano, je joue des feels. Toutes mes compositions sont basées sur ceux-ci », disait Brian Wilson à l'époque où son projet Smile représentait encore son pire cauchemar, celui l'ayant rendu victime d'une longue dépression nerveuse.

En 1967, la rédemption jouissive de 2004 était encore loin. Par contre, l'idée que des motifs mélodiques aussi primitifs que les feels de Wilson -- sans bouger vos doigts, tapez sur deux, trois ou quatre notes en même temps au piano, avec deux mains, changez de position de temps à autre et vous y êtes --, pouvaient être un point de départ suffisant pour des enchevêtrements aussi mystérieux, à mi-chemin entre les plus belles hallucinations et la vision symphonique purement douce de Mozart -- ou alors George Gershwin --, a rapidement traversé de nombreux cerveaux allumés.

Ses dernières années, la technologie a rendu moins complexe la reproduction et même le prolongement de la vision d'origine du jeune Wilson, bouillonnant, sans avoir besoin du soleil et des vagues -- il n'a jamais été sportif --, ou même d'un huit-pistes. Plus que jamais, à partir de rien du tout, on peut réaliser des merveilles. Les feels se cachent où on veut, quand on veut bien les voir.

Les feels du Animal Collective ne proviennent pas d'un piano, mais de leurs voix. Vous me direz que Wilson en utilisait à profusion également, et que sans l'élaboration de ses voix, il ne serait pas aussi légendaire aujourd'hui, mais avec le Animal Collective, les nombreux étages de la voix de Panda Bear et Avey Tare expliquent la base pendant que le reste des sons élabore le propos. Le folklore le plus freak demeure ancré dans la tradition du chant tout en se tenant le plus loin possible de la virtuosité et des conventions. Dans leur monde, une incohérence vocale vulgaire porte en elle autant de beauté que le plus techniquement parfait des soupirs. L'orchestration se limite à quelques instruments difficilement identifiables et l'enregistrement, sans fondations, demeure simple et abordable aux moins bien nantis.

Pop, le Animal Collective le devient véritablement cette fois-ci et se débarrasse de l'oisiveté hippie devenant de plus en agaçante à la réécoute des instrumentaux du Sung Tongs, un album fortement surévalué à mon humble avis. Maintenant plus électrique qu'acoustique, le collectif formé notamment du chanteur Panda Bear -- Avey Tare chante aussi selon Fat Cat Records --, du Geologist aux claviers, et de Avey Tare à la guitare, se fait aider par le violoniste Eyvind Kang (Mr. Bungle, Sun City Girls, John Zorn) et Kristín Anna Valtysdóttir (Múm) au piano porté par un écho infini.

L'évolution est d'autant plus étonnante après un EP acoustique, enregistré avec la chanteuse folklorique Vashti Bunyan. Certainement, les influences du passé demeurent toutes présentes dans ce tohu-bohu éclectique. L'hypnotisme des africains, la folie presque autistique d'obscures figures américaines au psyché super développé, étrangement très ancrées dans les traditions de leur pays et la contemplation rêveuse de Wilson n'ont jamais été aussi bien compris et dépassés par le Animal Collective.

Ajoutez à ça le déchirement émotionnel de Arcade Fire, la danse irrationnelle de Gang Gang Dance, le mur de son sans fond de My Bloody Valentine et oubliez tout de Sung Tongs sauf "Leaf House" et "The Softest Voice", dans un mélange alliant les forces de chacune de ses chansons ! Et, oh oui... "Loch Raven" a de quoi rendre Björk jalouse après son moins abstrait (!) Drawing Restraint 9 et c'est Vincent Bergeron, le fan fini d'elle qui le dit, alors ça doit être vrai, non ?

L'idéal imaginaire que le projet précédent du Animal Collective (Avey Tare and Panda Bear) a atteint sur l'incroyable finale du "Spirit They're Gone, Spirit They've Vanished" serait-il enfin devenu réalité durant un album complet ou se serait-il métamorphosé en une méditation plus animale ou alors englouti sous une colère mélancolique encore plus ensorcelée ? La boue du marécage nettoie la peau de notre organisme, satisfait notre esprit intelligent dans cette pensée apaisante tout en nous rappelant une origine terrestre un peu inquiétante pour l'avenir de notre espèce.

Une bouteille a été lancée à la mer. Sur le bord de l'océan, elle se pose maintenant. La prendre dans nos mains nous donne le rôle temporaire de sauveur d'un message perdu pouvant enfin espérer accéder au dévoilement. Cette ultime fin, la mort du secret de la bouteille apaisera-t-elle l'âme de son créateur ? Ou alors devrais-je plutôt ignorer cette erreur humaine dérivée par une nature compatissante au sort de ses enfants.

Dans l'attente, perdons-nous notre vie, le moment clé qu'il faudrait saisir à l'instant avant qu'il soit trop tard ? Ce rythme palpant j'aimerais l'entendre plus fort pour pouvoir me le dire encore plus fort. Ainsi, mon corps se mettrait à réagir à ma crainte instinctive, n'ayant aucun fondement dans la réalité, gérée par une petite portion de mon cerveau équivalent à ma voix rationnelle, si lourde parfois. Pourquoi agir sans raison ? Parce qu'il n'y a pas de hasard, quand on y pense avec nos autres voix négligées. Nos semblables d'un environnement urbain, bien terne et déprimant, tout comme ses habitants d'ailleurs, ne seraient pas d'accord. Mais, ils ont tous tort !

Nous devons les sauver! Il n'est jamais trop tard pour écouter la nature, le "Daffy Duck" résidant en nous, celui agissant avant de penser lorsque vient le temps d'en avoir assez des dérives humaines froidement calculées avec à peine 5% d'un cerveau incompris et mal utilisé depuis l'éternité. Sommes-nous intelligents quand nous pensons l'être ? Probablement rarement. Encore moins en ville.

Si les rats pouvaient parler, ils vous raconteraient leur malheur dans les catacombes de la ville : les égouts. C'est alors que vous comprendriez peut-être enfin leur désarroi. Se faire traiter de tous les noms, tous les jours, ce n'est pas drôle. Cela a de quoi vous rendre agressif ou quelque peu énervé de temps à autre. S'additionnant à cette triste réalité animale, chaque insurrection devient plus que suspecte sous le règne des affreux rats, synonymes de malpropreté et de misère noire. S'ils étaient beaux comme des petites souris, mignonnes comme tout, leur comportement ressemblerait davantage à celui de nos animaux domestiques qu'on dorlote sans arrêt. « Pourquoi ne pas en ramener un à la maison ! », s'écrierait chaque petit garçon et petite fille, surexcité par ces petites créatures inoffensives comme le collectif des rats à la vue d'une jambe nue, exposée et prête à être grignoté jusqu'au sang.

À l'intérieur, se trouve un coeur transpercé, parsemé de bulles rouges renonçant à s'envoler. Tout autour, elles restent figées, reflétant la lumière des environs jusqu'à nos yeux meurtris par l'abondance des sensations impossibles, finalement découvertes là où on ne mettra jamais les pieds.

Voyage au centre de notre organisme où la vue est splendide, mais pleinement dépendante de notre éveil personnel face à l'importance de ce qui s'y passe, ce que l'on ne connaît que de l'extérieur. Vaguement familier et pourtant pleinement étranger, notre propre organisme, essentiel à notre existence.

« Turn Into Something or you'll perish like everything that you hate in this world. Turn into Feels and you'll exist forever in the beautifulest of all found in us ».

« Did You See The Words ? Turn Into Something ! »

 

.: Vincent Bergeron
Lundi, 17 octobre 2005

   

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