...And You Will Know Us by the Trail of Dead
Worlds Apart
[ Interscope ] 2005
Cote .: 4,5

Ah! l'adolescence. Cette période créée de toute pièce pour satisfaire l'appétit vorace de publicitaires et entrepreneurs de tous acabits, dans l'unique but de profiter d'une tranche de vie pour le moins rentable et facilement influençable. C'est peut-être même sur cette candide niche commerciale que s'est construit l'ensemble de l'industrie du rock depuis ses tout débuts.

Prenons pour nous en convaincre les mots d'un certain Dick Clark, animateur de la célèbre émission de variété musicale American Bandstand, diffusée pour la première fois en août 1957: « It's been a long time since a major network has aimed at the most entertainment-starved group in the country. And why not ? After all, teenagers have 9$ billions a year to spend. » (1)

Eh bien, il semblerait que nos amis de ...And You Will Know Us (reprendre votre souffle ici) by the Trail of Dead aient récemment compris cela. Sinon comment expliquer ce soudain virage pop commercial alterno-corporate de la part d'un des groupes les plus prometteur des dernières années?

Je n'ai peut-être pas de réponse satisfaisante à ce questionnement inutile, mais je suis cependant en mesure d'affirmer qu'il y a vraiment quelque chose qui cloche chez nos amis de Trail of Dead. Un groupe autrefois brillant -- et je pense ici au monumental Source, Tags & Codes -- qui semblait prêt à affronter effrontément n'importe quel affront, mais qui aujourd'hui a perdu toute sa force de frappe au profit d'un conservatisme créatif qui n'a rien à envier à Evanescence.

Et ce qu'il y a de plus ironique dans toute cette histoire, c'est que le groupe dénonce sur cet album tous les travers et injustices de notre époque, dont fait partie la non moins abrutissante machine de MTV, tout en agissant comme le ferait n'importe quel groupe assoiffé de succès -- et de son corollaire, l'argent, les femmes et les allées de bowling dans son manoir de L.A.

En somme, le groupe se présente sur Worlds Apart, son quatrième album, comme une force engagée, et enragée, prête à décrier haut et fort notre incapacité à créer un monde ne serait-ce que légèrement moins inique, tout en cristallisant sa révolte dans une sauce musicale sans consistance, à la limite de l'indigeste.

C'est là ce qu'il y a de plus décevant chez Worlds Apart qui malgré toutes les apparences de bonnes intentions, reprend presque tous les clichés que nous présentent depuis quelques années des réseaux comme MTV ou Clear Channel aux États-Unis. Pourquoi un groupe aussi particulier et original est-il devenu un autre projet sans couleur, parmi tant d'autres ? C'est là, encore une fois, une question à laquelle il n'y a pas de réponse toute faite.

Ce n'est toutefois pas une raison de ne pas adresser de critiques sévères à l'égard de ce qui ressemble manifestement à une tentative de selling-out. Voyons ce qu'il en est de ce revirement pécuniaire.

Tout d'abord, si vous étiez assez âgés durant les années 90 pour avoir connu l'explosion alternative, généreusement exploitée par nos amis de MTV et du Rolling Stone, vous trouverez certainement un terrain familier en empruntant la voie que nous présente Trail of Dead sur Worlds Apart. Par exemple, sur "Caterwaul", avec sa réalisation saturée et son refrain accrocheur, on croirait entendre les Smashing Pumpkins à l'époque de Siamese Dream; durant la dernière partie de "Summer of '69", on jurerait écouter du Counting Crows, tandis qu'on ne peut s'empêcher d'associer "Let It Dive" (sûrement la pire chanson de l'album) à un mélange de Pearl Jam et de Collective Soul.

Sans oublier les trop évidentes références à Pink Floyd ("Classic Art Showcase"), David Bowie/Ziggy Stardust ("All White") ou bien Bright Eyes ("The Rest Will Follow"). Et quand je dis évidentes, c'est un euphémisme: on croirait bel et bien entendre un groupe de cover sans personnalité offrant des pastiches de ses chansons favorites. Et la cerise sur le gâteau, c'est la voix de Conrad Keely, nasillarde et puérile, qui se positionne clairement dans la récente tradition des chanteurs emo-punk adolescents à la Simple Plan et The Used.

Mais où est donc passée l'audace, la créativité, la puissance de cet autrefois brillant collectif originaire de Austin, Texas ? Parce que tout ce qu'on peut entendre sur Worlds Apart c'est un excès d'ambition qui mène à la confusion; une musique étriquée dans sa grandeur, comme si ses créateurs n'avaient su que faire avec leur providentielle liberté musicale.

En essayant de réaliser une oeuvre grandiose, voire monumentale, les gars de Trail of Dead se sont véritablement plantés. Malgré les références historiques, malgré la teinte victorienne et feutrée de la musique, malgré la volonté de dénoncer les incongruités de notre civilisation, il est difficile de donner du crédit au groupe qui semble avoir emprunté volontairement ce virage médiocre. Où serait-ce un moyen d'infiltrer l'industrie de la musique populo-alternative-de-centre-d'achat pour ensuite la changer de l'intérieur ? Là réside mon seul espoir pour l'avenir du groupe.

Je termine, pour illustrer à quel point cet album a tout d'une mauvaise blague, avec un extrait de la chanson titre qui exprime à merveille le ton guindé et artificiellement « provoquant » qu'on se doit d'endurer tout au long des douze morceaux: « Look at those cunts on MTV / With cars, and cribs, and rings and shit / Is that what being a celebrity means ? / Look, boys and girls, at BBC / See corpses, rapes and amputees / What do you think now of the American Dream ? ». Propos qui auraient pu avoir un impact si ce n'avait été de la déplorable qualité de la composition.

Et c'est comme ça pendant 40 minutes. Non, vraiment, si je ne craignais pas de paraître pathétique dans mes figures stylistiques clichées, je dirais que moi et Worlds Apart on est comme deux mondes à part... mais je l'ai dit même si on s'en serait sûrement bien passé; tout comme de cet album d'ailleurs.



(1) David P. Szatmary, A Time to Rock: A Social History of Rock 'n' Roll, Schirmer Books, 1996, p. 63.

 

.: Mathieu Dupont

   

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